On s'y évertuait.
Chez les frères Maristes, instituteurs libres, aussi bien qu'à la maison des sœurs de la Sainte-Famille, éducatrices communales des filles, on s'ingéniait à des surprises. On ne se contentait pas, cette année, de découper des bannières bleues, des oriflammes roses, forêt de papier qu'on voit, d'habitude, se balancer aux mains des enfants, en tête du cortège. Plus compliqués, objet de combinaisons savantes, des pavillons, des dômes se machinaient, destinés à abriter sous leurs arcs de verdure artificielle une série d'emblèmes, d'attributs pieux : une Couronne d'Epines, une Sainte Bible.
On parlait même d'un Agneau Pascal sensationnel, d'un véritable agneau, empaillé toutefois, qui devait figurer porté sur un brancard, dans un décor de prairie.
M. Sudre, pharmacien, esprit libre, mais passionné pour la taxidermie, avait consenti à préparer lui-même le sujet fourni gratuitement par le boucher Estup.
Mais les sœurs de la Sainte-Famille avaient trouvé mieux encore. Elles complotaient une représentation des litanies de la Sainte Vierge. La Rose Mystique, la Tour d'Ivoire, l'Arche d'Alliance défileraient, donnant une forme sensible aux invocations des fidèles.
Le Miroir de Justice était une glace ancienne prêtée par Mme Mériel, et la Tour d'Ivoire, une tour Eiffel en carton-pâte, souvenir de l'Exposition, rapporté de Paris par un serrurier enthousiaste.
Ainsi tout Bazerque travaillait à la gloire de Marie. L'abbé Resongle partageait son temps entre les ateliers où s'élaboraient ces merveilles ; il y mettait la main à l'occasion ; il donnait une idée, rectifiait le dessin d'un dôme, la découpure d'une oriflamme. Chez les sœurs, il inventait à la pointe des ciseaux un modèle de calice en papier d'argent ; chez les Maristes, les manches retroussées, il aidait les peintres, brossait les décors comme un manœuvre. Après quoi, fatigué, il chavirait son chapeau, épongeait son front, encourageait les artistes d'une prise de tabac. Le brave homme en arrivait à oublier la pêche à la ligne, à négliger les petits pois du presbytère.
Le soir, chez les Mériel, il racontait les progrès de l'œuvre, les miracles de la journée.
— Vous en faites trop, Monsieur le Curé ; si vous continuez, vous tomberez malade avant la fin! lui disait Mme Mériel en le réconfortant d'un petit verre de bénédictine. Mais le curé protestait. La joie de réussir lui enlevait la fatigue. Il lui semblait être à ses débuts dans le sacerdoce, quand, nouveau vicaire à Saint-Jérôme de Toulouse, il organisait la procession de la Fête-Dieu : vingt pavillons, quatorze bannières, plus de cinquante congréganistes en robe blanche…
— Hélas! soupirait-il, nous ne pouvons pas égaler ces magnificences ; mais, dans la mesure de nos forces, nous aurons travaillé au bon renom de la paroisse et au triomphe de notre sainte religion! Et se tournant vers le bel Adrien de Favaron, qui venait maintenant tous les soirs, de Villefranche, faire sa cour à Mlle Mériel : C'est Dieu qui vous a inspiré, mon jeune ami, l'apostrophait-il. Nous nous endormions ici dans une coupable indifférence ; grâce à vous, à votre générosité, la paroisse a retrouvé son élan. Tout le monde a voulu suivre votre exemple. Tenez, aujourd'hui encore, la congrégation des enfants de Marie a décidé de renouveler les rubans de moire bleue qui servent d'insigne à ses membres. Ces pauvres petites ne sont pas riches ; elles prendront sur le budget de leur coquetterie pour subvenir à la dépense : double profit pour le bon Dieu… Enfin ; mais ceci sous toutes réserves, mon cher ami, ajoutait l'abbé Resongle d'un air de mystère, enfin j'ai tout lieu d'espérer que les orphéonistes de Bazièges nous prêteront leur concours. Vous savez qu'ils ont eu le premier accessit de lecture à Carcassonne. Ils rehausseront la cérémonie…