— Les statuts diocésains ne te donnent pas voix délibérative à nos débats, lui avait-il dit ; mais tu feras connaissance avec tes futurs confrères, tu prendras l'air du bureau. Va, mon petit, et n'oublie pas de passer chez le pharmacien. Voici l'ordonnance ; tu me rapporteras les remèdes.

A Folgarde, on s'attrista fort de l'absence de l'abbé Resongle.

— Comment, Resongle ne vient pas! tant pis! se plaignait le doyen ; tant pis pour nous et tant pis pour lui! Germaine avait cuisiné à son intention une certaine croustade! Vous la goûterez tout à l'heure, mon cher abbé. Mais vous allez commencer par avaler un morceau plus sérieux. On vous attend à la conférence.

Le conférencier de ce jour-là, l'abbé Tuste, un nouveau prêtre, avait pris pour texte de son travail la vie et les œuvres du Père Hecker, sujet brûlant qui mettait en conflit les passions soulevées par une récente encyclique de Sa Sainteté Léon XIII. Devait-on suivre les traces de l'infatigable propagandiste qui avait réussi à conclure le pacte entre l'Autorité et la Liberté, entre l'Eglise de Rome et la Démocratie américaine? Malgré les réserves dont l'orateur avait enveloppé sa thèse, des contradicteurs s'étaient levés et, parmi eux, en tête des féaux du trône et de l'autel, le desservant de Saint-Assiscle, le terrible abbé Curvale, un exalté, un brise-raisons, connu pour ses démêlés avec le gouvernement, qui avait naguère suspendu son traitement à la suite de quelques propos injurieux tenus en chaire contre la République.

L'abbé Curvale fonçait sur le caudataire du P. Hecker, démolissait brutalement son idole.

— Qu'ont-ils fait de si remarquable après tout, vos américains, concluait-il ; quel saint nous ont-ils donné, quel penseur? De l'apologétique en style de prospectus, de la propagande à mettre à la quatrième page des journaux. Des dentistes, quoi! Vous aurez beau faire, ces manières-là ne prendront pas chez nous. Le clergé français n'est pas encore assez phylloxéré pour recourir à de pareils porte-greffes!

Ainsi lancée, la discussion tournait aux personnalités, aux violences. Le doyen avait fort à faire à calmer les champions, à les maintenir dans les limites d'une controverse décente. Des préoccupations d'un autre ordre le sollicitaient d'ailleurs, le détournaient de ses fonctions.

Deux ou trois fois il avait dû abandonner la présidence, appelé directement à la cuisine par des difficultés de service à régler avec sa servante. Mensa sit frugalis, recommandent dans leur sagesse les statuts diocésains, au chapitre des conférences ecclésiastiques. Mais il est avec les statuts des accommodements nécessaires. Et quel mal y a-t-il à ce que de pauvres prêtres sans casuel, ou peu s'en faut, se refassent, à l'occasion, de leur abstinence forcée, et usent, en remerciant Dieu, des somptuosités culinaires offert par le riche confrère du canton? La majesté du décanat ne va pas sans quelques apprêts, et Germaine aurait rendu le tablier à son maître plutôt que de servir un dîner qui aurait compté moins de trois entrées et d'un rôti, sans parler des relevés et des hors-d'œuvre…

Tandis que ces choses délicates mijotaient sur les fourneaux, leur odeur, voyageant hors de la cuisine, gagnait le corridor, se glissait sous la porte du salon où se tenait la conférence. Et peu à peu, grâce à cette influence, la discussion s'apaisait, les arguments rentraient leurs pointes, un vague optimisme rapprochait, désarmait les adversaires. A un moment, il leur vint un parfum de croustade d'une suavité telle, que ce fut pour les plus acharnés comme un ordre de réconciliation immédiate.

Le président mit à profit ces bonnes dispositions pour résumer les débats que terminait, rondement expédiée, la récitation du Sub tuum praesidium. Et c'était presque aussitôt le tour du Benedicite enveloppé, comme d'une fumée d'encens, par la délectable vapeur émanée de la soupière. On dînait, on tablait ; on s'appesantissait sur la croustade, on flânait autour du gâteau monté qu'un ingénieux pâtissier avait coiffé d'une tiare en sucre. C'était l'heure de la gaieté, de la farce. L'abbé Pifre, desservant de Las Bazeilles, félibre capiscol de l'Ecole du Falgardais, récitait ses dernières épigrammes ; son confrère Sancet de Ste-Scarbe, avec un talent d'imitation remarquable, improvisait en charge une leçon d'apologétique de l'abbé Védrune, et les intonations, les gestes, c'était lui, tout craché! Puis, les grâces dites — une minute de sérieux entre deux éclats de rire, — on changeait de table. Et la partie commençait : la comédie du bézigue, le drame de la bête hombrée. La théologie était loin, loin le Père Hecker et la démocratie américaine. Il s'agissait de demandes, de remises, de voles! Et les fronts blémissaient, les doigts se crispaient sur les atouts, les exclamations se croisaient, les jurons ecclésiastiques soulageaient les âmes exaltées par le gain, ulcérées par la perte.