L'abbé Nohèdes avait fui au jardin qui s'ouvrait de plain-pied avec le salon. Le long de la treille jaunissante où festonnaient les abeilles, au bord des carrés de fraisiers où rougissaient encore quelques fraises remontantes, il se promenait en causant avec l'abbé Datil : toujours la question de l'Eglise et de l'esprit nouveau ; la conférence de tout à l'heure qui reprenait en plein air. L'abbé Datil donnait dans le mouvement, mais il l'aurait souhaité plus large, plus franc d'allures. La liberté soit, mais la liberté totale. Plus de lien avec l'Etat, plus de concubinage entre Judas et l'épouse de Jésus-Christ : la société chrétienne debout devant la société révolutionnaire, l'Evangile en concurrence avec la Déclaration des Droits de l'Homme. L'expérience alors vaudrait la peine d'être tentée. Mais le ralliement? une hypocrisie! et une hypocrisie inutile, qui pis est, puisqu'elle ne trompait personne. L'abbé Nohèdes voyait les choses d'un autre point de vue. Le ralliement avait pour lui l'avantage de mettre l'église hors de la politique, hors du temps, de la vouer uniquement à l'exercice de la morale, à l'avènement du règne de Dieu. Seulement il redoutait de la voir trop américanisée, réduite à sa fonction sociale, tournée vers l'utile. L'Evangile selon le Père Hecker lui semblait un peu court. Privée de la vie mystique, de l'union intime avec l'au-delà, la religion perdait sa signification la plus haute, sa vertu essentielle. L'oiseau de grand vol, domestiqué, amputé de ses ailes, déchoirait à la condition d'un volatile obscur, d'un cygne de basse-cour…

— Nohèdes, Nohèdes!

Son chapeau à la main, prêt à partir, l'abbé Curvale l'appelait, debout sur le seuil du salon. La bête hombrée venait de finir. Les curés suffragants prenaient congé de leur doyen… L'abbé Curvale et Gilbert sortaient ensemble.

— C'est entendu, je vous emmène, offrait l'abbé Curvale. Que feriez-vous ici? Le train ne part que dans deux heures : j'ai ma carriole aux Trois-Rois. Le temps de faire une ou deux commissions en ville, et l'on attelle… Dans une petite heure, au plus tard, vous serez à Bazerque.

L'abbé Nohèdes n'osait pas refuser, quoique, à vrai dire, le compagnon de route, ne fût pas tout à fait de son goût. A tort ou à raison, le personnage ne passait pas pour très recommandable. Plus âgé que Gilbert de quelques années seulement, il avait laissé au grand séminaire une légende peu édifiante. Ce n'était pas tout à fait de sa faute. Ce sanguin aux gestes brusques, aux cheveux en révolte, n'avait jamais pu attraper l'air, le maintien de la maison. Tordre le cou, baisser les yeux, rester à genoux sans s'accouder, assis sans croiser les jambes, ce supplice était au-dessus de ses forces. Et il ne s'était pas plié davantage aux contraintes morales : défense de rire, défense de chanter en récréation, défense de se promener deux par deux, combien d'autres défenses encore! L'abbé Curvale riait, l'abbé Curvale chantait. Il chansonnait même ses professeurs. Il avait inventé des couplets en patois sur ce pauvre abbé Pèquelèbes, l'économe, une sorte de marseillaise des ventres creux, insurgés contre la cuisine sulpicienne. Il avait ajouté des variantes à la célèbre chanson de la Culotte, que les séminaristes ont accoutumé de chanter pendant le conclave, au moment où les directeurs assemblés à huis-clos délibèrent sur le sort des candidats qui doivent être admis à l'ordination ou ajournés, culottés en argot de séminaire :

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Oh! grand Olier, notre soleil,

Viens éclairer le Conseil,

La culotte, la culotte!

Passe encore si l'abbé Curvale s'en était tenu à ces peccadilles, s'il s'était contenté d'introduire en contrebande quelque numéro du Gil Blas, quelque fiole de bénédictine ; mais il y avait eu, paraît-il, une certaine histoire de fenêtre, des signaux échangés avec une jeune chambrière d'en face, qui avait failli arrêter net la carrière du jeune tonsuré.