— On va s'amuser, bravo! s'exclamait Claire.
— Surtout, tâchez d'arriver de bonne heure, recommandait le vicomte. La baraque est à l'abandon depuis la mort de ma tante, et je compte sur vous pour tout organiser, Mademoiselle Claire. C'est vous qui serez la maîtresse de maison.
La vie de Claire changea brusquement à partir de ce jour-là. Le déjeuner à Laplagnole fut suivi de plusieurs invitations à Bazerque. Du village au château, les quatre amis ne faisaient qu'un chemin. Les négociations pour le bail à terme du domaine n'avançaient pas ; plusieurs candidats avaient été successivement écartés. Puis ce fut un projet d'irrigation, une prise d'eau qui devait tripler le revenu des prairies. Et comme tout cela devait prendre du temps, M. de Viraben s'était décidé à faire venir ses chevaux et ses voitures de Toulouse. Le château quelque peu délabré avait reçu la visite des tapissiers ; des meubles anciens, dénichés au galetas où les avait déportés la tante défunte, avaient changé l'aspect des salons ; d'heureux élagages pratiqués dans les massifs du parc avaient ouvert des perspectives sur l'horizon des collines lauraguaises que couronnait, aux jours clairs, le feston des Pyrénées. On s'installait, on pendait la crémaillère dans un grand dîner suivi d'un bal champêtre où les châteaux du voisinage avaient été conviés. Puis ce fut un pique-nique aux Pierres de Naurouse, paysage recommandé dans les guides, et, bientôt après, une partie de pêche au canal. L'élan était donné. Les beaux fils, les belles madames du canton accouraient, émoustillés. Les couturières de Folgarde étaient réquisitionnées pour mettre au point les toilettes de l'année dernière. Un vent d'aimable folie passait sur tout le canton.
Elle ne s'ennuyait pas, la petite Claire. C'était des combinaisons à trouver, des modèles de costumes, de coiffures. Enfiévrée, elle chiffonnait des étoffes, feuilletait des journaux de modes, des albums du Bon-Marché. Le vicomte cherchait, combinait avec elle. Il était le bon conseiller, le guide infaillible, l'initiateur et l'arbitre. Le soir, au bal, Claire triomphait. Les amis d'Adrien, dragons permissionnaires à la moustache conquérante, conducteurs jurés de cotillons, papillonnaient autour d'elle. D'imposantes douairières, de vieilles fées royalistes descendues de leurs créneaux l'accueillaient, la cajolaient. On s'étonnait seulement un peu de son intimité affichée avec le seigneur de Laplagnole ; on en chuchotait, on en souriait dans les coins. Décidément, c'était une fiancée bien nouveau jeu, cette petite Mériel, et Adrien de Favaron était un fiancé bien débonnaire. Bernard et lui, quels étranges chaperons pour une petite personne de ce tempérament! Adrien n'était là que pour la montre ; il gardait la chaise de sa fiancée pendant les quadrilles, suppléait au besoin un valseur absent. La danse n'était pas son affaire ; le meilleur de son temps, il le passait au buffet à ingurgiter les sandwiches et les rafraîchissements variés dont l'ami Viraben l'avait chargé de dresser la carte. Encore un peu novice pour aborder les manèges du flirt, Bernard, après avoir plastronné un moment dans quelque embrasure, avoir frôlé des épaules nues et respiré des gorges troublantes, allait tenir compagnie à l'ami Favaron. Les deux futurs beaux-frères en tenaient une dose à la fin de la soirée, quand le beau Viraben leur ramenait Claire, une Claire lasse et fripée, grisée de compliments et de valses. Et c'était avec des paroles pâteuses et des gestes mous, qu'ils la reconduisaient, qu'ils l'aidaient à remonter en voiture.
XIV
La fiancée d'Adrien se mourait d'ennui maintenant, les jours où elle était obligée de demeurer chez elle. Après les dissipations de la veille, après les heures agitées, pleines jusqu'au bord, pleines de riens, pleines de vide, mais de ce vide bruyant qui tinte comme un grelot, elle ne pouvait plus supporter la tranquillité de Bazerque. Tout lui semblait fané, décoloré autour d'elle. Oh! ces après-midi assoupies sur la monotonie du tricot, dans la clarté grise de la fenêtre, en tête à tête avec maman Albanie, quel supplice! Un mot de loin en loin, un bâillement étouffé, un soupir. Et de nouveau, l'accablement du silence. Le facteur passait, une charrette grinçait, lointaine sur la route, le tilbury du médecin tournait à l'angle de l'église ; puis c'était la récitation lente d'un pater marmonné par un mendiant au seuil de la cuisine. Puis rien. Le soir venait. La clarté baissait, faisait flotter les mailles du tricot ; les maisons en face prenaient des visages de mortes ; des pas se hâtaient sur la route plus blanche ; on rentrait du travail ; des bruits en agonie sortaient des seuils, s'en allaient vers le sommeil des campagnes.
Dans le crépuscule, en attendant la lampe, Claire fermait les yeux, revivait le plaisir d'hier, évoquait le plaisir de demain, absente déjà, partie en esprit vers le prochain bal.
Le lendemain venu, Claire partait, impatiente, après un baiser machinal à sa mère. Mme Albanie gardait la maison, occupée à ses prières, à son ménage. L'abbé Nohèdes s'arrêtait quelquefois en passant, s'informait de Mlle Mériel, s'étonnait de la solitude où elle laissait sa mère. Et la brave femme excusait l'absente. La maison était triste, les occasions de se divertir étaient rares à Bazerque, la pauvre enfant faisait bien d'en profiter, de se donner de l'air. Les soucis lui viendraient assez tôt, quand elle serait mariée. Adrien ne demandait pas mieux que de sortir et Bernard était enchanté du prétexte de chaperonner sa sœur pour se lancer dans le monde. M. de Viraben était là d'ailleurs et Mme Mériel se fiait à lui pour piloter sa fille. C'était un cavalier accompli, le seigneur de Laplagnole, un vrai gentilhomme.
L'abbé Resongle l'approuvait. Le loyalisme du vieux beau, son acquiescement aux bonnes idées, le rendait indulgent à ses tares de viveur. Quand le fond est solide, affirmait-il, qu'importe le reste? Tel quel, sa société valait mieux pour Adrien et pour Bernard que celle des compagnons de chasse, des camarades de café, qu'ils fréquentaient à Bazerque…
L'abbé Nohèdes soulevait quelques objections. Sans vouloir s'en prendre à personne, il se demandait pourquoi, en vertu de quelle morale, les fêtards du grand monde seraient plus intéressants, plus recommandables que les habitués des cabarets… L'alcool du champagne ou l'alcool de l'absinthe, c'était toujours de l'alcool.