— Un sou? mais c'est énorme! objecta en riant Mme Mériel ; et puis, nous n'avons pas de fiches.

— Les haricots feront l'affaire : la fiche agricole!

Claire battait des mains, excitée, heureuse. L'arrivée du vicomte faisait événement dans sa vie. Il était comme l'annonciateur de ce monde brillant dont son mariage allait lui ouvrir les portes, de ce pays du plaisir, vers lequel s'élançait, toutes voiles dehors, son rêve, à demi émancipé déjà, de petite bourgeoise de campagne. Elle n'avait d'yeux, elle n'avait d'oreilles que pour M. de Viraben. Il l'avait associée à son jeu et leurs visages se frôlaient, leurs doigts se mêlaient à tout moment, en maniant, en relevant les cartes. Le vicomte tenait la banque. Claire s'était chargée de payer les tableaux, et quand les haricots montaient en tas devant elle, après un bel abattage ils s'amusaient à chercher l'emploi de leurs bénéfices.

— Il y en a au moins pour quarante sous! s'exclamait l'ami d'Adrien. Qu'allons-nous faire de cette fortune? Vous ne vous laissez pas tenter, Monsieur l'abbé? demandait-il à Gilbert qui les regardait faire.

— Monsieur l'abbé est bien trop sérieux, expliquait Bernard Mériel. Il méprise le jeu. Il fait semblant de s'intéresser à la partie, mais je suis sûr qu'il récite son chapelet en dedans…

— Monsieur l'abbé est simplement un ignorant, répliquait Gilbert ; il travaille à s'instruire.

Gilbert s'instruisait en effet. Il cherchait à comprendre Claire. Cervelle légère, créature de nerfs et de caprice, il la connaissait telle et depuis longtemps ; mais qu'elle se fût prise d'un goût si vif, si immédiat, pour cette caillette surannée de Viraben, qu'elle gobât ses fadaises, qu'elle s'esclaffât de rire aux plaisanteries que le vieux beau empruntait aux plus périmés almanachs, cela tout de même le déconcertait un peu. Et quel besoin de se jeter si ostensiblement à sa tête? Sans doute, Mme Mériel et l'abbé Resongle n'étaient pas des témoins bien incommodes, ni des juges bien redoutables. Bernard non plus, ni même Adrien, qui se rengorgeait comme d'un succès personnel du triomphe de son ami. Mais il était là, lui, et la petite emballée avait l'air de le narguer par moments, de l'obliger à s'apercevoir de sa toquade.

Cependant on avait servi le thé. Adrien avait demandé du punch, et comme il n'était pas assez fort à son gré, il l'additionnait d'alcool, se versait rasade sur rasade. Son optimisme débordait alors, il risquait des plaisanteries, hasardait des banco, pontait coup sur coup des quantités de haricots fabuleuses. Et comme il avait eu vite fait de perdre son enjeu, il jouait maintenant des hectolitres sur parole. Quand l'abbé Resongle, un peu ahuri de ses allures, donna le signal du départ, le vicomte avait gagné la récolte d'une année.

— Bonne occasion pour manger un cassoulet, disait-il, en prenant congé. Je vous invite tous demain matin à Laplagnole…

Mme Mériel s'excusait ; elle avait une lessive en train. Mais elle consentait à laisser aller Claire et Bernard. Adrien, naturellement, était de la partie.