— Mon ami, M. le vicomte de Viraben, présenta Adrien de Favaron.
La petite figure en bec d'oiseau, falotte, avec un soupçon d'impertinence, s'inclina légèrement devant l'abbé, l'œil clignotant sous la vitre du monocle.
Le nom du personnage n'était pas nouveau pour Gilbert. Il revenait à tout moment dans les propos d'Adrien, accolé à quelque souvenir de ses années toulousaines, à un incident de cotillon, à une affaire de duel, à un scandale de cabaret. M. de Viraben était connu, presque célèbre à Toulouse et aux environs, dans le monde où l'on s'amuse.
Il y tenait l'emploi d'homme à la mode, d'homme à bonnes fortunes. Ses cravates faisaient autorité ; les jeunes cercleux attendaient l'inauguration de ses complets, de ses faux-cols, pour adresser leurs commandes au chemisier, au tailleur. La chanteuse qu'il applaudissait, debout à une fin d'acte à la sortie des fauteuils d'orchestre, la jeune femme dont il patronnait l'entrée dans le monde avaient chance de réussir.
Adrien avait débuté sous ses auspices, quand il était venu faire son droit à Toulouse. Viraben l'avait abouché avec les usuriers les plus complaisants, avec les cocottes les plus en vue ; il avait présidé à son premier duel, au dîner de crémaillère qu'il avait donné en mettant dans ses meubles la belle Anita, des Folies-Toulousaines… C'était son maître, c'était son dieu.
Mais que venait faire ce monsieur à Bazerque? Comment s'était-il décidé à un déplacement si vulgaire, à une époque de l'année où il est séant de figurer sur les listes d'étrangers à la montagne ou aux bains de mer?
L'explication était un bail à renouveler, quelques changements d'exploitation à introduire dans une ferme récemment héritée aux environs de Bazerque. Dès son arrivée dans le pays, en descendant du train, le vicomte s'était enquis de l'ami Favaron, et comme il ne l'avait pas rencontré chez lui, il était venu le relancer chez ses futurs beaux-parents. Et il s'excusait de son indiscrétion, il se levait déjà, prêt à se retirer.
— On se couche tôt à la campagne… souriait-il.
— Jamais avant dix heures, affirmait Claire. Et elle obligeait le vicomte à se rasseoir. On vous tient, on vous garde, ajoutait-elle.
— A condition que vous ne changiez rien à vos habitudes, acquiesçait M. de Viraben. Je gage que vous alliez faire la partie, quand je suis arrivé. La table est prête et Monsieur le curé est impatient de battre les cartes. Le bézigue, peut-être? Très passionnant, le bézigue. Cependant, pour ce soir, on pourrait peut-être… Avez-vous quelques jeux de whist, vieux ou neufs… peu importe. Oui? Eh bien alors, je propose d'organiser un petit tata… pardon, un baccarat. Oh! le baccarat des familles à un sou la fiche.