— Belle question! Mon âme est en bonnes mains. C'est l'abbé Resongle qui s'en charge. Il y pense pendant que je m'amuse.
— Vous prenez tout en riant, on ne peut pas causer sérieusement avec vous.
— Vous voulez que je sois sérieuse? Tenez, ça vient ; ça y est maintenant. Je vous écoute.
— C'est que, je ne sais comment vous dire… Voyons, est-ce que vous ne trouvez rien à reprendre à la vie que vous menez depuis quelques jours… depuis l'arrivée de Monsieur de Viraben? Je ne suis peut-être pas un très bon juge de ce qui est bien ou mal au point de vue du monde. C'est en chrétien que je vous parle. Il me semblait, à moi, que les fiançailles étaient une espèce de sacrement.
— Un sacrement? Comme vous prenez les choses! Et vous trouvez que je ne suis pas une fiancée suffisamment canonique… Je vous scandalise, mon cher abbé. Encore faudrait-il savoir comment. C'est mon amitié avec monsieur de Viraben qui vous choque, sans doute. Elle est pourtant bien innocente. Monsieur de Viraben est un camarade d'Adrien, il me traite en camarade, voilà tout. Adrien ne s'en formalise pas ; je ne vois pas pourquoi vous seriez plus ombrageux que lui.
— Vous avez raison, Mademoiselle, mettez que je n'aie rien dit. Cependant mon opinion n'est pas seule en cause. J'ignore ce que les gens de votre monde pensent de votre intimité avec Monsieur de Viraben. Tant mieux si ces bonnes langues vous ont épargnée. Elles ne sont pas indulgentes d'habitude. Mais j'ai eu occasion d'entendre parler les gens du village…
— Qui ça? Monsieur Sudre, le pharmacien, le capitaine Guitalens? Belles autorités! L'opinion de Bazerque! Si vous pensez que ça me trouble… En voilà assez sur ce sujet, mon cher abbé, et même trop. Vos intentions sont excellentes, je veux le croire, mais vous auriez aussi bien fait de garder ça pour vous.
— Je me tais, Mademoiselle. C'est une affaire à régler entre vous et votre conscience…
— Et, justement, vous auriez pu la laisser tranquille, ma conscience ; elle ne me reprochait rien. Pour un peu de plaisir que j'ai pris, pour un doigt de cour qu'on m'a fait, ce n'était pas la peine de me suggérer des scrupules. Avec ça que ma vie a été si gaie jusqu'ici! Et une fois mariée, je sais ce qui m'attend. Adrien a fait la fête, lui ; il s'en est fourré jusque-là. Il ne demandera qu'à rester tranquille. La chasse dans la journée, le soir sa pipe et ses pantoufles. Une jolie perspective!
— Amusez-vous donc, Mademoiselle, puisque vous ne voyez pas de meilleur emploi à faire de votre âme immortelle…