— Son rhumatisme ne l'empêchera pas d'aller dîner ce soir chez sa bonne amie, madame Mériel, si elle l'invite. Quarante ans que ça dure, ce scandale. Et l'archevêché n'y trouve rien à redire. Il est vrai que madame Albanie fonce pour les œuvres, la chère âme! Tant pour les frères et tant pour les sœurs, sans oublier le denier de Saint-Pierre et les écoles libres. Alors tout est bien et la boustifaille marche. Table ouverte chaque jour! Vous n'avez pas vu ça, vous — non, vous étiez au collège — du temps du vieux Mériel, à la fin, quand il était devenu infirme. On le couchait à neuf heures, après avoir récité la prière en commun. Et à peine le bonhomme s'était-il endormi, crac! tous les invités redescendaient au salon. Et la partie recommençait : la bourre, la bête hombrée, jusqu'à minuit, jusqu'à une heure du matin. La partie et le reste! les petits verres, la chartreuse, la bénédictine, comme s'il en pleuvait. Ah! ils s'en sont donné du bon temps, les confrères. Et maintenant, l'abbé Resongle a la goutte. Eh bien! il ne l'a pas volée, le goinfre. Il l'a ; qu'il la garde! On déjeunera sans lui… Et sans les autres. Une belle collection d'hypocrites et d'imbéciles.
L'abbé Gilbert se récriait. Et l'abbé Curvale :
— En voulez-vous la preuve. Tenez, lisez cette lettre d'excuse que j'ai reçue hier soir de l'abbé Fonade : six fautes d'orthographe en sept lignes, et autant de mensonges. Quel monde. Ah! si je voulais parler! Mais patience. Si l'on m'y force, je rendrai coup pour coup. L'archevêque ne me fera pas baisser le nez. Belle autorité pour imposer le respect ; un intrigant qui a usé ses fonds de soutane sur toutes les banquettes des antichambres ministérielles. Monseigneur a son dossier ; j'ai le mien. On nous jugera. Cependant déjeunons. Vous avez bien fait de venir, mon petit Gilbert. On ne va pas s'ennuyer. Au lieu de toutes ces faces de carême qui nous auraient gâté notre plaisir, je vous ferai manger en aimable compagnie. Mon ami Capirol est là, sa femme aussi. Je l'avais priée d'aider Cadette. Elle cuisine à ravir. Vous goûterez de ses sauces…
— Mais, après tout ce qu'on a dit sur elle et sur vous, ne craignez-vous pas? Vous avez tort ; vous allez donner de nouvelles armes à vos ennemis… objecta Gilbert qui se souciait médiocrement de voisiner avec la Capirole.
— Honni soit qui mal y pense! riposta l'abbé Curvale. Au point où j'en suis, j'aurais bien tort de me gêner. Le mari est là d'ailleurs ; nous sommes en règle. Est-ce que madame et mademoiselle Mériel ne vont pas quelquefois dîner au presbytère? La Capirole n'est pas une femme du monde, c'est vrai. Et puis, après? Ma mère à moi est marchande d'herbes à Toulouse. Nous nous valons tous. Depuis quand l'Evangile commande-t-il de ne fréquenter que chez les riches? Je prends tout sur moi, mon ami.
Sans laisser à l'abbé Gilbert le temps de répliquer, Curvale était allé chercher la Capirole à la cuisine. Il la poussa devant lui par les épaules, toute rougissante de l'honneur inattendu qu'on lui faisait.
C'était une assez piètre créature, insignifiante et passive, une de ces bêtes à plaisir comme on en voit dans les campagnes, tristes serves de l'instinct, beautés du diable évanouies après quelques années d'exercice.
Elle dénouait à la hâte les cordons du tablier de grosse toile qu'elle avait passé sur ses hardes du dimanche, pour cuisiner plus à l'aise. Ses mains hésitaient, des mains pataudes et hâlées de tâcheronne et sa figure flétrie se plissait en un gros rire, pendant qu'elle balbutiait des excuses.
Elle ne s'attendait pas… Monsieur l'abbé Nohèdes serait peut-être fâché…
— Fâché de quoi? répliqua Curvale. De déjeuner avec la plus jolie femme de St-Assiscle?