Il s'était assis, déjà.
— Assez de façons! A la soupe mes enfants! commandait-il ; et en guise de benedicite, il traçait un signe de croix avec la cuiller à pot, avant de la plonger dans la soupière.
Les plats se succédaient : hors-d'œuvre, entremets. L'abbé Curvale y touchait à peine ; il se versait en revanche de larges rasades. Etait-ce la fièvre de cette journée mauvaise, le besoin d'oublier ses rancœurs, de noyer l'affront qu'il venait de recevoir ; était-ce plutôt l'effet d'une infirmité commençante d'alcoolique, sa main tremblait en soulevant la bouteille. Sa faconde s'exaltait en même temps ; le geste et le verbe se débridaient, s'amplifiaient en une audace croissante. Et quand il avait lâché une énormité, il la soulignait d'une pincée au genou de sa voisine qui se trémoussait sur sa chaise, se débattait avec de petits cris d'ingénue.
— Aïe! vous me faites mal, Monsieur le curé ; bien sûr, j'en porterai les marques! Et coulant un regard en dessous sur son voisin de gauche : que va penser de moi Monsieur l'abbé! ajoutait-elle… Il va croire…
— L'abbé en a vu d'autres ayant d'entrer au séminaire, pas vrai Gilbert?
— Et mon mari? reprenait Marianne.
— Capirol n'est pas jaloux. Il sait bien que c'est pour rire. A ta santé, Capirol! Il emplissait le verre du braconnier d'un geste trépidant qui répandait le vin sur la nappe. Tiens, bois et mange. Encore cette cuisse de lièvre.
— Vous m'en donnez trop, Monsieur le curé, où voulez-vous que je le mette?
— Je te connais. Tu as l'avaloir ouvert et la tripe longue. Mange et ne t'inquiète pas du reste. Il n'est rien de tel que de bons fondements quand on veut bien bâtir. Tu as assez travaillé pour nous dénicher le rôti : un lièvre de sept livres! Il est juste que tu en aies ta part.
— C'est vrai, répliquait Capirol, que cette damnée bourrue n'a pas été commode à prendre. Les labours d'automne ont envoyé le gibier à plume et à poil dans les bois. Et là, pas moyen de découvrir les gîtes. Heureusement, il y a les lacets, les bons lacets de laiton, et quand on connaît les passages…