De là-haut, le voyageur pouvait suivre le plan, le développement de l'édifice, il reconnaissait l'hôtellerie en avant, avec son entrée particulière, il devinait les fenêtres du réfectoire, du dortoir, le vaisseau de la chapelle, les baies vitrées des ateliers. Plus longuement, son regard s'arrêtait sur le petit clos consacré à la sépulture des trappistes, et d'avance, il marquait sa place à côté des autres, la bonne place où bercé par les psalmodies des offices, il dormirait son dernier sommeil.
Le verger, le potager s'étendaient autour, égayaient de leur verdure rectiligne la sévérité des murailles. Tête nue, sous le soleil, quelques trappistes s'occupaient aux travaux du jardinage ; Gilbert discernait leurs mouvements, leurs attitudes ; il entendait sonner le fer de leur bêche repoussée par la glèbe caillouteuse. Bientôt je bêcherai, je sarclerai comme eux songeait-il. Et il les accompagnait en pensée, au réfectoire devant l'assiette de haricots ou de pois chiches, au dortoir, dans une de ces pauvres cellules dont il apercevait l'alignement dans l'ouverture des croisées.
Lente et grêle, tout à coup une cloche tinta. Les trappistes quittèrent leurs outils, entrèrent dans la chapelle. C'est l'heure de complies ; ils vont psalmodier leur office, se disait Gilbert. Et comme s'il obéissait à l'appel de la règle, il se mit à descendre la colline. Lentement. Il s'attardait aux rencontres de la route, aux menus incidents de cette vie extérieure, qu'il allait quitter pour la mort volontaire du couvent. Une bande de trimardeurs dévalait en même temps que lui vers la combe ; ventres creux en quête de la sportule. Des hobereaux du voisinage, piqueur en tête, traversaient la route avec leur meute, lancée à la conquête d'un lièvre. Ils excitaient les chiens avec des voix de colère, et la joie prochaine du meurtre tendait leurs muscles, luisait dans leurs yeux, ingénue et brutale. Un garçon de ferme occupé à défoncer un ratouble, avait déserté la charrue pour galantiser avec une pastoure, qui filait sa quenouille, accroupie dans l'herbe d'une friche.
Voilà donc, pensait Gilbert, l'aboutissement, après combien de siècles, de ce qu'on appelle le progrès! Des gentilhommes gavés de bonne chère poursuivent une misérable proie, comme leurs ancêtres affamés de l'âge de pierre ; un mâle rôde autour de sa femelle, couple docile à l'instinct ; de pauvres hères, éclopés de l'usine ou victimes des assommoirs, s'en vont, quêtant leur subsistance de porte en porte ; ils feront leur lit, ce soir dans l'herbe d'un fossé ou entre les murs d'une prison. Et c'est tout ce que l'homme a su faire pour l'homme! Gilbert avait mis une aumône dans la main d'un des mendiants qui l'escortaient ; ses compagnons de misère aussitôt l'assaillirent, exigeant le partage. Il y eut une bousculade, des horions, des injures. Puis ce fut le tour des chasseurs ; un coup de fusil partit à la lisière des bois, annonça la mort du lièvre ; des cuivres éclatèrent en fanfare, signalèrent ce triomphe. Et, dans la friche, en se retournant, Gilbert aperçut les deux rustres, le garçon de charrue, la gardeuse de moutons, qui s'accolaient. Beau spectacle! Le spectateur eut une grimace de dégoût. Et pourtant, la veille encore, sur le banc du jardin, à Encrambade, n'était-ce pas la même folie qui le tenait, n'était-ce pas le même geste?
Oh! le refuge ; vite! la sécurité du mur entre la femme et lui! L'épreuve finissait. Gilbert touchait au seuil du monastère. Dévotement, amoureusement, il s'agenouilla, il posa ses lèvres sur le bois de cette porte qui allait lui ouvrir le monde de la pureté, le monde de la Grâce.
Ce fut son baiser de fiançailles avec le cloître.
FIN
Arcis-sur-Aube. — Typ. Frémont
NOTE DU TRANSCRIPTEUR
La publication dans la Revue Blanche en 1899-1900 comprenait trois parties séparées en chapitres. L'édition en volume a retiré la séparation en parties, et renuméroté les chapitres de I à XXVI, à l'exception du chapitre V de la troisième partie, oublié lors de la renumérotation.