Cependant Marc réclamait une sonate de Beethoven, j'implorais une mazurka de Chopin. Nous n'avions pas la même façon de comprendre ni d'aimer la musique. Tandis que je me laissais porter par le rythme sans savoir vers où ni comment, heureux uniquement de l'exercice de ma sensibilité, Marc n'oubliait jamais de diriger, de raisonner son plaisir. L'enchaînement mathématique des accords, la logique puissante d'une fugue le contentaient avant tout ; il exigeait dans le tissu des phrases la suite, le développement d'une idée, et toutes les idées ne lui étaient pas bonnes. Ce qui ne s'accordait pas avec sa sagesse, avec sa volonté d'héroïsme lui était indifférent ou hostile. Il aimait Schumann, il préférait Beethoven ; il rejetait comme un inspirateur perfide le prestigieux inventeur des mazurkas et des valses, le sensuel, le douloureux Chopin.

Nous discutions là-dessus. Je réclamais pour la musique le droit illimité de l'expression. Thérèse m'appuyait timidement, s'insurgeait avec douceur contre les théories de Marc ; elle demandait grâce pour les déséquilibrés de génie, pour ceux qui nous fabriquent du plaisir avec leurs souffrances. Au fond, les féminins, les ultra-nerveux lui allaient mieux que les mâles à trop forte poigne, à trop large envergure. Le futur agrégé avait beau déployer sa plus subtile dialectique, Thérèse résistait : « Avec toute votre science, mon pauvre ami, vous ne saurez jamais ce que c'est qu'un artiste, » lui disait-elle. Et quand elle était trop pressée d'arguments, elle se contentait de signifier son refus dans un raidissement de toute sa personne, un hochement de tête où s'obstinait sa faiblesse victorieuse. Et Marc s'arrêtait alors, navré, dépité de sentir à la fois les limites de la raison de son amie et les bornes de son empire sur elle.

Ma femme et ma belle-mère s'endormaient au son de notre esthétique. Le menuet de Boccherini exécuté à leur intention, enlevé du bout des doigts agiles et souriants de la pianiste, les réveilla, et, après le menuet, quelques tours d'adresse musicale, l'imitation entre autres d'une valse très ancienne, débitée en sons grêles et intermittents comme par une boîte à musique.

XVI

Ce fut la fin du concert. Thérèse se retira la première, puis Marc prit congé de ces dames. Je m'offris à le conduire à la chambre que nous lui avions louée dans notre plus proche voisinage. Mais dehors la nuit si belle nous tenta, bleue et blanche avec de larges nappes de clarté lunaire qui inondaient la place, scintillaient aux ardoises du clocher, se brisaient en fils de cristal dans la vasque de la fontaine ; nous décidâmes de faire le tour de la ville avant de nous mettre au lit.

Argelès d'ailleurs ne dormait pas encore. Toutes les fenêtres étaient ouvertes, et c'était devant nous un défilé de rez-de-chaussée bourgeois où des éventails palpitaient dans la pénombre, et de salons d'hôtel où des quadrilles évoluaient dans l'éblouissement des lustres. Le marché avait eu lieu ce jour-là et les auberges n'avaient pas fini de se vider. Une musique de danse montait du fond d'une ruelle en pente : un son essoufflé d'accordéon que renforçait la cadence d'une voix nazillarde. Puis ce fut le silence. Nous laissant aller à la pente de la rue, nous avions pris cette route de Pierrefitte, où, si souvent depuis, vous et moi, nous avons promené nos conversations de l'après-dîner.

Mais ce soir-là, ce fut moins une conversation qu'un monologue. Marc était en train de bavarder : la nouveauté du pays l'excitait, doublait la facilité professionnelle qu'il avait de trouver une forme immédiate à sa pensée. Il avait à peine entrevu la silhouette vespérale d'Argelès dans le trajet de la gare à la maison, et il en exprimait déjà le charme si particulier ; il l'exprimait même avec une telle abondance qu'il semblait le presser, l'épuiser en l'énonçant. Ce n'était d'ailleurs qu'un exercice. Les choses l'intéressaient moins en elles-mêmes, que comme une occasion de vérifier sa méthode d'observer et de décrire : Le spectacle des Pyrénées ne peut pas être indifférent à ceux qui en reçoivent l'impression quotidienne, disait-il. Ces reliefs puissants, la masse et la solidité de la matière dont est faite le paysage et en même temps la grandeur, la noblesse d'expression que lui donne le développement en hauteur des contours qui le désignent, doivent nécessairement agir sur les âmes, et différemment sans doute selon leurs qualités natives. La montagne ne peut que déprimer les faibles et hausser les énergiques. Les contemplatifs, les indolents sont écrasés d'avance dans un pays où chaque pas est un effort. Mais aux autres, à ceux que la difficulté exalte, que l'obstacle enivre, quel stimulant nouveau, quel accroissement de force donne l'habitude de lutter et la certitude de vaincre! Si j'étais poète, c'est là, concluait-il, sur un de ces sommets dont la silhouette nous défie, que je voudrais composer un hymne à la Volonté, et je le graverais sur la pierre terminale d'une de ces pyramides que les ascensionnistes édifient de leurs mains comme un trophée de leur victoire. Mais les hymnes ne sont pas mon affaire, souriait-il ensuite, je ne suis qu'un historien. Et que deviendrais-je ici? Sans doute cet admirable pays manque de bibliothèques, et sans livres, adieu ma thèse!

Marc me confiait le sujet de cette thèse dont il travaillait à réunir les matériaux. C'était l'établissement et la chute du premier duché d'Aquitaine. Une trouvaille, affirmait-il ; toute une civilisation à reconstituer, un organisme à faire revivre, et cet organisme avait été le nôtre, celui de cette France du sud-ouest où s'étaient fondues en un si curieux alliage la tradition latine et la nouveauté barbare. Quel beau livre à écrire! s'exaltait-il. Mais il fallait commencer par être agrégé. Un an de préparation encore, un an de patience! Et il m'expliquait comment il se trouvait retardé dans ses études. C'était la faute de ses parents qui, effrayés pour lui de la carrière universitaire et de la conquête des diplômes, l'avaient fait débuter dans les Contributions. Deux années perdues à gratter le papier du gouvernement, à remplir des imprimés, à additionner et à soustraire. Le dégoût à la fin avait été plus fort que l'obéissance. Il avait déserté, et tout le monde était content — tout le monde et son père. Agrégé à vingt-quatre ans, il aurait bientôt fait de rattraper le temps perdu. Il est vrai qu'il lui manquerait la culture et la camaraderie de Normale, mais il ne s'en trouverait peut-être pas plus mal d'avoir respiré le bon air des facultés de province. Quant à la camaraderie, il saurait se créer des titres qui lui permettraient de s'en passer. Ses protecteurs seraient ses livres : le Duché d'Aquitaine et cette Morale à travers l'histoire, où il voulait condenser en d'irréfutables formules sa haine de stoïcien contre le dilettantisme à la mode.

Une certitude profonde, une clarté de plein jour présidaient à ses plans de travail, à ses projets d'avenir. Il regardait loin devant lui la route à suivre, et l'obscurité de l'étape actuelle s'illuminait du rayonnement, visible pour lui, de l'étape finale. Il parlait d'ailleurs de ces choses avec une simplicité parfaite. Son but était noble ; c'était moins un calcul égoïste qui le poussait qu'un besoin de se développer, de donner du jeu à ses facultés, de mettre en action ses rêves de savant ou de moraliste.

Cependant, après que l'ambitieux qui était en lui et qui y occupait la plus large place se fut abondamment épanché, le pédagogue eut son tour.