— Et vous, me dit-il, que faites-vous, que comptez-vous faire? Vous êtes poète, je le sais, un poète descriptif d'une subtilité rare et qui excelle à noter les sensations de la montagne. Vous êtes archéologue aussi et je vous ai déjà prévenu que j'aurais recours à vos lumières. Ne nous donnerez-vous pas bientôt quelque recueil de poésies pyrénéennes, quelque monographie locale? Vos hivers d'Argelès sont sévères et celui qui vient vous le paraîtra peut-être davantage. Le vide que laisse après elle une amie comme Mlle Romée ne se comble pas aisément. A quoi vous occuperez-vous après notre départ?

La question de Marc me touchait au point le plus douloureux de mon être ; elle raviva brusquement ma jalousie. « Après notre départ… » avait-il dit. Et sans doute je savais bien que Thérèse et lui ne devaient pas s'en aller ensemble. Mais leurs routes, un moment séparées, ne tarderaient pas à se rejoindre ; leurs existences recommenceraient côte à côte. Et comment espérer qu'elles ne se confondraient pas un jour ou l'autre? Peut-être, probablement même, n'y avait-il pas encore d'amour déclaré entre eux. Mais plus tard? Si paisible qu'il fût d'imagination et absorbé par son travail, Marc ne pouvait pas rester insensible au charme de Thérèse, et Thérèse elle-même, si dévouée qu'elle fût à l'avenir des siens, comment ferait-elle pour résister à la puissance morale, à l'éloquence de Marc, si Marc se décidait à la conquérir?

Cette fatalité plusieurs fois entrevue m'apparut alors avec une telle évidence que je m'étonnai d'en avoir douté un moment. Il était là, devant moi, l'ami définitif, le futur maître de Thérèse. L'intermède d'intimité où s'était amusée la convalescente touchait à sa fin. Je n'avais qu'à céder la place à Marc, à me résigner ou à souffrir.

— C'est vrai que Mlle Romée va me manquer beaucoup, répondis-je, mais j'ai idée que le travail ne me distrairait pas. Pourquoi me distraire, d'ailleurs? Il me semble que je trouverai une occupation meilleure à me remémorer cette charmante amie.

Cette occupation parut sans doute un peu suspecte à Marc.

— Je vous engage aussi, répliqua-t-il, à suivre d'un peu près les études de votre fils. Les méthodes de ses maîtres me paraissent défectueuses, je dois vous le dire ; ils demandent trop à la mémoire, pas assez à la raison, à l'initiative de l'enfant. Votre intervention pourrait rétablir l'équilibre.

— Vous me direz vous-même ce qu'il y aurait à faire pour Jacques, répondis-je. Je ne suis pas très au courant des nouvelles méthodes…

— Bien volontiers, répartit Marc. Et vous, n'oubliez pas que vous m'avez promis de me conduire à vos archives. Êtes-vous matineux? me demanda-t-il encore. Alors, venez me prendre demain à sept heures ; je piocherai mon Cassiodore en vous attendant.

Et comme je m'étonnais de cette façon d'entendre l'emploi de ses vacances :

— La pire corvée pour moi, me dit-il, serait de ne rien faire. Un peu d'archives le matin, une heure de chasse au document, cela vous met en joie pour toute la journée. Vous verrez comme c'est amusant, affirma-t-il en me serrant la main à la porte de son hôtel. Tout le reste peut manquer, voyez-vous ; le travail, c'est encore ce qu'il y a de meilleur dans la vie.