J'avais oublié ce projet d'ascension arrêté la veille avec l'ami de Thérèse. Et la journée à vrai dire n'était pas engageante. Mais au point où nous en étions avec Marc, je ne voulais pas avoir l'air de reculer devant un tête-à-tête.
— Le brouillard se lèvera peut-être, lui dis-je ; il remue déjà ; le Léviste tantôt laissait voir sa couronne ; bon signe ; ce serait parfait si nous pouvions arriver là-haut avant l'invasion du soleil.
Une demi-heure après nous nous mettions en route. Vous avez sûrement vu Pibeste, mon cher ami ; de la pointe de l'hôtel on vous l'a montré dressant sa corne, au-dessus du clocher d'Argelès, dans le ciel oriental. C'est une montagne de médiocre altitude, assez pauvrement boisée, dont le seul mérite est de pointer en avant de la chaîne, de façon à laisser voir, par-dessus la tête des pics voisins, l'immensité des plaines de la Bigorre et du Béarn.
A la croix d'Ost, près de la fontaine miraculeuse de Saint-Sesthé, nous quittâmes la route de Lourdes pour attaquer la montée, une montée tout de suite assez raide dans la pierraille calcaire, à travers des paysages calcinés, abandonnés par les troupeaux. Les mornes gris de Lias et de Géü s'érigeaient, en face de nous, sur la rive opposée du gave qui fuyait en des méandres d'un vert pâle enguirlandés de saulaies et de vergnes. Des ardoisières, des carrières de marbre déchiraient çà et là l'uniformité des pentes ; des éboulis de rocaille s'en échappaient comme des ruisseaux tristes, et des villages pauvres étalaient leur nudité pouilleuse au pied d'un médiocre clocher.
L'épaisseur d'un taillis nous dérobait bientôt ce spectacle. Nous voyagions à travers des cépées en croissance qui s'étreignaient au-dessus du sentier. Et la monotonie de cette prison de feuilles nous obligeait à causer. Par quelles transitions insensibles, ou, qui sait, adroitement ménagées par mon interlocuteur, en vînmes-nous à parler de l'amour? Marc le trouvait mal compris et singulièrement rabaissé par la littérature contemporaine. Romanciers ou poètes, presque tous avaient raconté ou chanté la passion ; or la passion, expliquait-il, n'est qu'un élément ou un passage de l'amour : l'état de fièvre créé par l'obstacle. Dans la littérature comme dans la vie, la tendresse est la forme la plus haute, la plus complète de l'amour.
— Peut-être avez-vous raison au point de vue social, lui répondis-je, mais votre esthétique est bien étroite. Hors de la tendresse, pas de beauté? Allons donc! Comme si Phèdre n'avait pas les mêmes droits à l'éternité que Bérénice! Commencez donc pas réformer l'humanité, cher Monsieur, avant de régenter la littérature.
— C'est qu'elles ont partie liée, répliqua Marc. La morale du littérateur ne peut pas différer de celle de l'honnête homme.
— Je le veux bien, si vous m'accordez que l'idéal de l'honnête homme a varié de siècle en siècle et même d'une génération à la suivante dans ce siècle-ci qui va plus vite que les autres. Décrétez l'unité des esprits, fixez le symbole des croyances, bâtissez le temple où abjureront les hérésies et les schismes, et nous verrons après. Car il vous resterait encore à uniformiser les tempéraments et les caractères. Imposer le même idéal de l'amour à un bilieux ou à un sanguin, à un nerveux ou à un lymphatique, la tâche n'est pas facile. Et les déséquilibrés, qu'en ferez-vous? les déséquilibrés, c'est-à-dire presque tous les artistes et les poètes. Comment s'y prendront-ils pour commander à leurs sentiments, pour les incliner du côté de la tendresse et du sacrifice, eux dont la tête est toujours prise avant le cœur!
— Eux comme les autres ; je n'admets pas d'irresponsables. Et sans doute, une fois déchaînées, les forces de la passion se font aveugles et sourdes ; elles ont une vie parasitaire, ennemie de la nôtre ; c'est à nous d'arrêter leur éclosion, de les étouffer dans l'œuf.
— Je voudrais vous y voir, Monsieur le moraliste, répliquai-je ; je voudrais voir votre machine à raisonner aux prises avec votre imagination. Exorciser le rêve est facile à dire à qui ne rêve pas ; mais quand c'est le rêve qui mène la vie, quand la sensibilité vibrant au moindre choc vous met à la merci d'une odeur, d'une musique, d'une image, que faire et comment résister?