Marc ne se lassait pas de questionner. Tandis que je subissais, écrasé, la fascination, la nausée de l'immense, le futur agrégé, aux prises avec le décourageant horizon, poursuivait méthodiquement sa conquête. La plaine une fois soumise, il se tournait vers les montagnes. Elles nous dominaient, nous enfermaient dans un cercle de figures hostiles. Sous leurs casques de neige, à travers la fumée tourbillonnante des nuages suspendus à leur cime, les plus lointaines apparaissaient comme détachées de la terre, en essor vers l'azur. Je les désignai à Marc. C'était par-dessus la crête allongée de la Pène de Lhéris, la pyramide bleue du pic d'Arize, le colosse qui veille au seuil des Pyrénées. Plus reculé, jaillissant du dédale obscur de la chaîne, le mont Perdu s'exhaussait, formidable, avec sa couronne blanche de glaciers comme le roi de la mort. Géométrique et noir, le Cylindre, à côté, faisait l'effet de quelque monument funéraire, d'un hypogée barbare pour une dynastie d'avant l'histoire. Le Vignemale et le Balaïtous fermaient le cercle : le Vignemale cuirassé d'argent, avec sa Piquelongue en arrêt, crevant le ciel de sa pointe aiguisée comme une flèche barbare, le Balaïtous hérissé, crevassé, fracassé, pareil à une citadelle en ruine vaincue par les éléments.

Pibeste s'humiliait au pied de ces despotes, et j'imitais Pibeste. Marc exultait, au contraire, son humanité semblait accrue, sa personnalité exagérée par le défi des cimes.

L'ascension de Pibeste l'avait mise en goût, il parlait de monter le lendemain au Vignemale. Puis sa pensée se porta vers une autre tâche, vers une autre victoire. Un large morceau de l'Aquitaine était là, devant son futur historien ; Marc recevait l'hommage du duché sur lequel il avait fondé sa fortune.

Il me parla de sa thèse et de la carrière qu'elle pourrait lui ouvrir. C'était la certitude d'un poste dans une faculté, d'une situation de maître de conférences, de chargé de cours peut-être : la vie matérielle largement assurée, et l'autre du même coup, le bonheur dans le mariage. Encore un an, deux ans au plus d'épreuves, et ce serait la sécurité dans une fonction honorable et indépendante, à côté d'une compagne choisie par lui, d'une épouse aimable et sage, ornement de son foyer, fidèle appui de son cœur. Et il ne s'agissait pas d'un roman en l'air ; Marc connaissait cette perfection, il était en relations quotidiennes avec sa famille ; il avait tout lieu de croire que sa demande, quand il jugerait à propos de la faire, recevrait un bon accueil. Il n'attendait que l'assurance d'une place et d'un traitement pour conclure. — Mais, ajouta-t-il, d'ici là, j'ai peur. Sans doute ma jeune amie n'ignore pas que j'ai de l'affection pour elle, mais le reste, le sentiment plus tendre, le projet d'union intime, je me suis interdit de le lui dire. Peut-être l'a-t-elle deviné, mais je ne vois pas qu'elle y réponde autrement que par de l'amitié, et c'est bien quelque chose, c'est même tout ce que je souhaite provisoirement ; mais si l'amour allait venir, l'amour pour un autre! Elle est libre après tout, libre pour le mariage, libre même, — il faut tout envisager, — libre pour la passion.

Sur ce mot de passion, Marc, qui avait baissé les yeux en même temps que la voix pour m'expliquer ses craintes, les leva sur moi brusquement :

— Voyons, cher Monsieur, continua-t-il, nos relations si récentes ne m'autorisent peut-être pas à vous ennuyer de mes affaires, mais nous sommes situés ici à quelques centaines de mètres au-dessus du niveau des conventions sociales. Permettez-moi d'avoir recours à votre expérience. Vous devez connaître les femmes mieux que moi. Moi, je n'en ai jamais regardé qu'une, et celle-là je l'aime trop pour la juger de sang-froid. Mais vous la connaissez, vous aussi, cette jeune fille dont je vous parle, cette fiancée sans le savoir ; vous venez de passer un mois avec elle, elle vous a parlé de moi, sans doute ; croyez-vous qu'elle m'aime un peu, qu'elle m'aime assez pour me garder son cœur? C'est que, voyez-vous, je n'ai aucune illusion sur mon compte ; ni mon caractère, ni mes goûts n'ont rien qui parle à l'imagination d'une jeune fille. Aimer n'est pas tout, il faut savoir aimer. Mlle Romée me comprendra-t-elle? Je l'espère quelquefois. Il y a des jours où je la vois si paisible, si raisonnable, si laborieuse, il me semble que nous sommes nés l'un pour l'autre ; et ces jours-là sont les plus nombreux. Mais quelquefois tout change, tout se gâte ; c'est l'inquiétude, c'est le caprice. Alors, je ne sais plus que croire, j'hésite. Vous me rendriez un vrai service, cher monsieur André, si vous pouviez m'éclairer là-dessus. Que feriez-vous à ma place? Conseillez-moi. Est-il prudent de laisser aller les choses? Vaut-il mieux demander à Mlle Romée un engagement formel?

La confidence de Marc ne m'avait rien appris. Peut-être en aurais-je souffert cependant, peut-être me serais-je révolté quelques jours plus tôt, quand, amoureux sans espoir, je n'osais pas compter sur Thérèse. Mais la certitude d'être aimé avait purifié mon amour, l'avait agenouillé devant elle. Elle planait si haut que le rêve seul, comme une fumée d'encens, pouvait désormais l'atteindre. Que m'importaient dès lors les projets infra-terrestres de mon rival, son programme de félicité bourgeoise? A quelque titre qu'il fût auprès de Thérèse, ami désintéressé ou futur époux, j'avais conclu avec elle des fiançailles supérieures aux droits qu'il pouvait prendre. M'oubliât-elle même, son image me resterait ; et au point d'exaltation où j'étais arrivé, je me sentais capable de me contenter de cette union malgré elle.

Marc, cependant, attendait ma réponse. Elle fut aussi ambiguë qu'un oracle. Je m'excusai d'abord de mon peu d'habileté à débrouiller les ressorts de l'âme féminine. Et qui pouvait se flatter de la bien connaître? Mlle Romée était certes une personne de grand sens et de grand cœur, et elle m'avait toujours parlé de Marc dans les meilleurs termes ; quant à décider si elle se contenterait de ce que Marc avait à lui offrir, quant à pronostiquer l'avenir de ses rêves, vraiment on m'en demandait trop ; je me récusais. En ménage comme pour l'autre vie, c'est la foi qui sauve. Thérèse avait-elle foi en Marc? Marc avait-il foi en Thérèse? A cette question, elle et lui pouvaient seuls répondre.

Marc se taisait. Peut-être n'ajoutait-il pas grande importance à une consultation qui n'avait été qu'un prétexte à me faire parler. Peut-être aussi s'interrogeait-il, se livrait-il à l'enquête sur lui-même que je venais de lui conseiller : première et douloureuse épreuve de son amour. Pour un esprit avide autant que le sien de lumière et de certitude, l'ombre où il se débattait, le doute sur la durée possible du lien qui l'unissait à Thérèse devaient être bien pénibles. Thérèse l'avait-elle compris, l'aimait-elle assez pour l'attendre? Lui-même avait-il assez de confiance en son amie pour ne pas la troubler de son inquiétude? Il me semblait lire cette perplexité dans ses yeux, dans l'hésitation même de sa démarche.

Depuis un moment déjà nous avions commencé à descendre. Le brouillard nous talonnait. Les cimes, peu à peu, s'étaient voilées, l'horizon se fermait ; la muraille mouvante se rapprochait de nous. Bientôt elle nous enveloppa de ses réseaux humides. A peine si, dans l'incertitude de cette nuit grise, subitement tombée, nous pouvions reconnaître le bon chemin. Le grondement du gave, qui se heurtait, quelques centaines de mètres plus bas, aux contreforts de Pibeste, nous avertit une ou deux fois du danger où nous avait mis une fausse piste. Le sentier contournait la crête de la montagne, assez mollement inclinée du côté par où nous étions venus, mais qui, de l'autre côté, vers Lugagnan, tombait brusquement en précipices. Le brouillard, d'abord sec, s'était mis à couler, et la mouillure des pierres aggravait la difficulté de la descente.