Arrivés au niveau des pâturages, nous décidâmes de nous abriter un moment et de nous sécher dans la cabane des pâtres. Le gîte était misérable ; une hutte de pierres sans porte, sans fenêtres, avec un toit intermittent d'esquilles calcaires que rejointaient mal des mottes de gazon. Les bergers nous firent place sur le banc de sapin où ils s'allongent, roulés dans leurs couvertures pour dormir ; ils allumèrent en notre honneur, devant l'ouverture de la cabane, un feu de souches de genévriers ; ils nous offrirent tout ce qu'ils avaient : du pain, du lait et du fromage.

C'étaient des gens de Vidalos qui gardaient pour le compte de quelques propriétaires du village. Ils étaient montés avec leurs bêtes à la fin de mai, dès que la neige avait eu fini de fondre ; ils ne devaient descendre que vers la mi-octobre. Ils ne se plaignaient pas du salaire ni du gîte. Ces pacages de moyenne altitude sont assez sûrs. Les bêtes et les gens y sont moins exposés que dans les hautes estibes ; les sautes de temps y sont moins fréquentes, plus rares les bourrasques de neige et les glissements de terrain causés par les pluies d'orage ; et la nuit, si les chiens aboient, il n'est pas utile d'armer le fusil pour faire peur à l'ours. La proximité du village leur était d'ailleurs avantageuse ; ils avaient le pain et le sel à deux heures de marche de la cabane, et le dimanche, en grimpant à une brèche qu'ils nous indiquaient de la pointe de leur bâton ferré, ils pouvaient voir le clocher de leur paroisse et s'unir aux prières annoncées par les carillons légers qui invitent à la messe, par les sonneries lentes qui promulguent la bénédiction.

Marc s'informait de leurs familles. Un des bergers était marié depuis six mois : un autre était fiancé ; sa promise était servante à Cauterets ; ils devaient épouser après la saison.

— Et ça ne vous inquiète pas de la savoir loin de vous, avec tous ces hommes, ces étrangers, ces garçons d'hôtel autour d'elle? interrogeait Marc.

— A quoi ça me servirait de me tourmenter? répondit le garçon en finissant d'écumer une jatte de lait. D'ailleurs, ajouta-t-il, je connais Méniquette depuis longtemps ; j'ai confiance.

— Et vous faites bien, approuva Marc. Puis se tournant de mon côté : vous l'avez entendu, me dit-il ; cet homme a répondu pour moi. Moi aussi, j'ai confiance.

Allègre et dispos, il reprenait en même temps son bâton de route, et nous repartions à la descente. Nous ne nous parlions plus. A quoi bon? Lui m'avait dit ce qu'il avait à me dire ; il m'avait prévenu, il avait pris sa position de combat. Et moi j'avais hâte de l'embarquer, de me délivrer de lui, pour me donner tout entier au souvenir de Thérèse.

Le futur agrégé devait nous quitter le soir même pour aller à Cauterets. Je remplis jusqu'au bout les devoirs de l'hospitalité ; je le conduisis à la gare. En chemin il s'était mis à me parler de mes travaux d'archéologie commencés. Il me traçait tout un plan d'études pour Jacques. Il craignait de m'avoir blessé tantôt, et quoiqu'il se trouvât en état de légitime défense, il s'efforçait de guérir ma blessure. L'ennemi redevenait l'apôtre. Il s'offrait à me donner de loin, si peu que je les crus utiles, son appui et ses conseils : Si vous avez besoin d'un document, d'une recherche pour vos études ou pour celles de Jacques, ne craignez pas de vous adresser à moi. Je suis au courant des bibliothèques et des catalogues ; vous pouvez vous fier à mon exactitude. D'ailleurs j'aurai peut-être recours à vos bons offices pour ma thèse. Ce ne sera qu'un échange, concluait-il.

Le train partait ; Marc me tendit la main. J'étais seul. Je pris pour rentrer chez nous par le plus long et par le plus désert. J'errai dans les avenues à moitié habitées qui s'ouvrent à gauche de la gare, entre le gave et la route de Pierrefitte. Des villas en construction, des jardinets récents, de grêles massifs, s'espaçaient des deux côtés avec des intervalles de prairies, des ouvertures d'allées qui finissaient en sentiers, perdues à dix pas dans les cultures. La nuit était tombée ; des flambées de gaz luisaient à travers les avenues, et, dans la paix de la vallée, se propageaient, en même temps que les musiques lointaines du casino, la frêle crécelle des sauterelles.

Je m'abandonnai à la nuit ; je la laissai tisser autour de moi ses voiles de solitude et de silence. J'étais délivré de l'action, délivré des responsabilités et des angoisses du vouloir, en accord avec les autres et avec moi-même. Le départ de Thérèse avait tout harmonisé. Plus de désirs, partant plus de remords. Au lieu des ivresses et des tourments de la passion vivante, c'était désormais devant moi la douceur continue, la sérénité du rêve.