J'ai peur de mal m'expliquer et que mes expressions vous paraissent trop fortes. Et moi, je les juge insuffisantes à traduire le paroxysme heureux où je me trouvais ravi. Ce don de moi-même à une autre avait presque la douceur d'un évanouissement, mais d'un évanouissement sans vertige et qui me laissait la pleine conscience de mon acte. Je mourais à moi-même, je mourais de minute en minute avec un sentiment toujours nouveau de repos, de quiétude, de concordance avec les aspirations, avec les lois de ma vie. Je me donnais sans fin, et ce pouvoir croissait de jour en jour ; j'avais franchi les limites du possible ; la porte du jardin mystique s'ouvrait devant moi ; devant moi, s'étendait, illimité, le Paradis de l'Extase. J'étais arrivé à une possession continue de Thérèse qui ne laissait presque rien à envier à la réalité. Je n'avais plus besoin d'évoquer son image ; elle habitait ma pensée ; elle s'imposait à mon sommeil. Je la voyais debout, en marche ; sa robe claire ondulait au rythme de son pas silencieux ; la tête un peu tournée de mon côté, elle m'invitait à la suivre ; ou bien elle se reposait assise dans son fauteuil de convalescente, songeuse, le menton incliné, dans son attitude familière. Et il me semblait saisir le mouvement de ses lèvres qui me parlaient, le son de sa voix, la tiédeur de sa main dans la mienne.
C'était dans le recueillement de sa chambre, de cette chambre où nous sommes, qu'elle m'apparaissait le plus nettement. En plein air, les contours s'atténuaient. Les bruits trop rapprochés, les mouvements de la vie l'écartaient, et une fois enfuie, décomposée, elle était quelquefois lente à revenir. Mais ici l'illusion était complète, et, — détail étrange qui aurait dû me mettre en garde, — les sens même y avaient une part, une part de plus en plus marquée.
Ainsi déviait peu à peu la tentative d'amour mystique où je m'étais engagé et que j'avais sans doute poussée au delà des limites humaines. L'excès de spiritualité me ramenait à la matière. Pour avoir voulu perfectionner la vision de Thérèse, mon idolâtrie avait fini par la trop matérialiser. Thérèse, ressuscitée âme et corps par mon extase, redevenait ainsi devant les yeux de mon esprit la Thérèse vivante, la Thérèse douloureusement, orageusement aimée, disputée par ma passion aux fatalités qui me la rendaient inaccessible. Je retombais dans mes anciennes misères et ma chute était plus profonde. J'éprouvais pour l'absente des regrets et des désirs que sa présence même n'avait pas suggérés, des désirs et des regrets plus violents parce qu'ils étaient moins purs. Plus libre avec l'image de Thérèse qu'avec Thérèse elle-même, j'avais laissé sans y prendre garde la volupté enflammer peu à peu et corrompre mon amour. Le mal était fait ; c'était fini de mon union psychique avec Thérèse. La vision avait appelé la réalité. C'était la réalité que j'appelais maintenant, que je voulais à tout prix.
Inefficaces à partir de ce moment, dérisoires, me parurent les suppléances par où j'avais réussi un moment à tromper ma passion. La force déchaînée du désir emportait comme de fragiles obstacles les trompe-l'œil, les artifices délicats où s'était attardé mon rêve. Et quoi! quelques lieues à peine me séparaient de celle que j'adorais, de la créature nécessaire à ma vie, et tandis qu'elle pensait à moi, qu'elle m'appelait peut-être, je restais là occupé à me leurrer de vaines apparences, à presser dans mes bras un fantôme! Je m'accusais alors, je méprisais mon idéalisme intempestif, je maudissais mes hésitations et ma faiblesse. Ma conscience se taisait, débordée. Seules, des considérations d'intérêt, la peur d'un casse-cou final m'arrêtaient encore. J'évitais de penser à une conclusion quelconque ; je fermais les yeux pour ne pas voir le précipice auquel je me trouvais acculé. Ma passion se démenait derrière cette vague frayeur, frêle obstacle qui me séparait de l'irréparable.
A défaut de Thérèse, c'étaient ses reliques, que je portais à mes lèvres ; c'était son gant, c'était la place de son corps sur le fauteuil, dans le lit, que je brûlais de mes caresses. Et ces folies en appelaient d'autres. J'écrivais à l'absente, je l'implorais en des lettres qu'un reste de sang-froid m'empêchait de porter à la poste ; je formais de vains projets de réunion avec elle ; j'en venais à souhaiter quelque malheur immédiat, une rechute de sa maladie, qui l'obligeât à retourner à Argelès. Une séance récréative de magnétisme à laquelle j'assistai par désœuvrement au Casino m'induisit à essayer le pouvoir de mon fluide pour l'influencer à distance, la contraindre à revenir. Plusieurs fois, et, le plus sérieusement du monde, je tentai l'expérience, je concentrai ma volonté pour l'envoyer à Thérèse en victorieux effluves. Et pendant des heures, pendant des journées entières, après ces tentatives, j'espérais, j'attendais son arrivée ; je calculais le temps nécessaire, les retards possibles des trains, et le cœur me battait chaque fois que l'omnibus de la gare roulait le long des rues, traversait la place. Je voyais Thérèse, je la rencontrais partout ; je me laissais prendre aux plus légères ressemblances. Une première fois au Casino, dans la salle du concert, une autre fois à Pierrefitte dans une calèche qui descendait de Cauterets, il me sembla la reconnaître et, dupe volontaire, je suivis pendant toute une semaine, jusqu'à me faire remarquer d'elle et des autres, une étrangère de l'hôtel de France qui avait un peu la tournure de mon amie.
Les lettres qu'elle continuait à écrire régulièrement à Cyprienne fournissaient une matière inépuisable à mes inquiétudes. Une dernière, qui me parut plus froide, me donna à réfléchir : elle m'oublie! pensai-je, et là-dessus ce fut toute une construction d'hypothèses. La jalousie me reprit ; la figure un moment écartée de Marc Échette me hanta de nouveau, plus haïssable. En même temps que mon amour pour Thérèse, ma rivalité contre Marc avait pris un caractère matériel. J'enrageais de ses contacts quotidiens avec mon amie, et si je n'allais pas jusqu'à soupçonner leur vertu, c'était assez pour me bouleverser, de penser aux rapprochements permis, aux poignées de mains, au bras offert et accepté, aux effleurements innocents du piano ou de la table. Mais peut-être y avait-il autre chose entre eux maintenant ; je le craignais du moins. Peut-être Marc l'avait-il pressée de se marier avec lui, et elle avait consenti ; les bans étaient publiés, le mariage consommé, qui sait? Chaque jour, pendant toute une semaine, je ne manquai pas d'aller au Cercle relever dans les journaux de Toulouse les communications de l'état civil.
XXI
Je ne me souviens plus au juste du temps que dura cette crise. J'étais perdu ; seul l'instinct de la conservation luttait obscurément en moi, retardait la solution inévitable. Partir, revoir Thérèse! Cette nécessité s'imposait, et je sentais bien que je n'y échapperais pas. J'évitais seulement de penser à la date, j'ajournais de semaine en semaine. J'espérais toujours je ne sais quelle intervention, quelle poussée du hasard, qui me rendrait à moi-même, m'épargnerait cette suprême folie.
La poussée vint, me sauva provisoirement, me donna quelques semaines de répit… Ce fut à la distribution des prix de Jacques, circonstance minime à coup sûr ; mais dans l'état de déséquilibre où j'étais, le plus léger choc devait suffire à donner l'impulsion, à me jeter à la mer ou à me rejeter vers le rivage.
La cérémonie s'était accomplie selon les rites : un discours que j'avais négligé d'écouter, des fanfares que j'avais été obligé d'entendre, la récitation d'un palmarès coupée d'applaudissements qui escortaient l'ascension vers l'estrade des collégiens émus dont le front discordait aux couronnes de papier trop étroites ou trop larges. Tout à coup Jacques était dans mes bras, son bout de laurier à la main, radieux. Cyprienne pleurait ; nos voisins battaient des mains. Je pleurai aussi ; Jacques reparti, je sentis se rouvrir dans mon cœur la source depuis quelques jours fermée de la tendresse paternelle. Jacques! Ma vie de ces dix dernières années me revenait brusquement : joies et malheurs, tous les événements du ménage. Et c'était Jacques les malheurs, les joies c'était encore Jacques. Je me rappelais des riens de sa petite enfance, le miracle de son premier pas, de ses premiers balbutiements ; je retrouvais la saveur de ses caresses, la douceur de sa joue sur ma joue, la pureté de son haleine sur mes lèvres. Je revoyais ces coupes de vêtement, ces nuances de cheveux si vite passées qui font à chaque enfant comme une série de brèves existences! Et j'avais failli oublier tout cela, oublier tous ces petits Jacques lointains, et le Jacques vivant, le petit camarade et le grand ami, Jacques enfin, Jacques!