Ma folie tout à coup m'épouvanta. Je reculai, je me rejetai en arrière. Cette Thérèse idéalisée par mon culte, je la vis un moment telle que je me l'étais créée : idole monstrueuse à laquelle j'allais sacrifier mon honneur et ma vie! Insensé, j'avais voulu jouer avec ces forces redoutables : l'imagination et le rêve! j'avais tenté, mage orgueilleux et naïf, de modifier au gré de mon caprice la loi de la nature et de la vie. La vie s'était vengée ; le mage s'était pris à ses artifices ; l'évocateur était devenu l'obsédé.

Il n'était que temps de réagir. Je m'y employai sans délai. Tout jusque-là, par bonheur, s'était passé dans ma tête. Pendant qu'une moitié de moi-même s'enfonçait dans l'absurde, l'autre figurait les gestes du bourgeois, du père de famille. Il n'y avait qu'à rentrer dans la sincérité de mon rôle, à le jouer pour tout de bon. Personne à la maison n'avait pris garde à ma folie ; ma réputation de distrait avait donné le change ; un peu plus, un peu moins, ni ma belle-mère, ni ma femme ne s'étaient rendu compte de la différence. D'autant que mon détachement de tout me rendait de composition facile, d'humeur paisible et débonnaire. Jamais nous n'avions fait meilleur ménage avec Cyprienne que depuis le divorce de nos cœurs.

Les vacances de Jacques devaient faciliter ma conversion. La maison était plus vivante, plus animée alors ; le sévère intérieur se déridait ; une contagion de gaieté, d'insouciance se répandait, rompait la régularité par trop mécanique des journées et des heures.

Jacques ne me quittait pas. J'étais son compagnon de courses et son camarade d'études. Sa curiosité m'amusait, ses idées vives et courtes, ses questions insatiables. Il avait une jolie petite âme légère et vibrante que j'avais plaisir à manier.

Mon Jacques! Je m'attachai à lui, cette fois, comme le noyé à l'épave. Rien que de tenir cette petite main fraîche dans ma main fiévreuse, il me semblait que j'étais guéri. Et j'allai mieux en effet pendant quelques jours. L'image de Thérèse pâlit, se recula de moi ; je crus qu'elle allait s'effacer.

Hélas! mon illusion ne fut pas longue. Le vif élan qui m'avait ramené vers la vie de famille ne tarda guère à s'alentir, à se changer en effort. Les affections qui avaient rempli ma vie subsistaient bien encore, mais machinales, inefficaces, vidées de leur substance. Oui, même mon affection pour Jacques. Je l'aimais assez pour me dévouer à lui, pour me sacrifier s'il l'avait fallu ; ma volonté était libre ; mais d'elle-même, au bout de quelque temps, ma pensée était revenue à Thérèse.

Je ne désespérai pourtant pas tout de suite. Comme les incroyants qui prient pour mériter de croire, je continuai de témoigner à Jacques cet amour qui, hélas! n'était plus tout à fait dans mon cœur. Je me serrais contre mon enfant, comme s'il y avait eu dans ce contact quelque vertu curative de ma folie ; je l'embrassais quelquefois sans motif, j'attirais sa tête sur mon cœur, sur ce cœur que je n'avais pas su lui garder tout entier. Il me semblait que ses baisers à lui, plus sincères, plus ardents, allaient ressusciter la ferveur de mes caresses.

L'enfant s'étonnait de ces étreintes passionnées et muettes, presque douloureuses. Il s'y dérobait, ne sachant comment y répondre. Ma société commençait à lui peser ; son babil se lassait de s'épancher sans écho. Il avait tiré de ma libéralité, — compensation trop facile, — quelques jouets : une montre, un cerf-volant qu'il avait hâte de montrer à ses camarades. Il ne tarda pas à me fausser compagnie. Et moi je n'eus pas le courage de le retenir. A quoi bon?

XXII

Ce fut de nouveau la solitude autour de moi, mais une solitude assiégée, investie par l'image de Thérèse. Que faire contre elle maintenant? A quelle conjuration, à quel remède avoir recours? La médication psychique avait échoué ; valait-il la peine d'essayer autre chose? Cependant je m'étais quelquefois bien trouvé de la marche pour assoupir mes nerfs, pour mater mes rêves. Plus chanceuse cette fois, l'expérience ne valait pas moins d'être tentée.