— C'est un garçon de mérite, répondis-je ; il a de l'intelligence, de la volonté et du cœur…
— De la volonté surtout, riposta Mme Romée ; il est parfait, mais il a la perfection ennuyeuse ; il pontifie du matin au soir et du soir au matin, car il doit sûrement régenter quelqu'un en dormant. C'est une manie, et une manie qui s'aggrave. J'ai vu le temps où il riait quelquefois, où il daignait avoir de l'esprit à l'occasion. Maintenant, c'est fini ; le devoir, la raison, la raison, le devoir, il ne sort pas de là. Sa figure s'allonge en même temps que ses discours, et ses discours sont interminables. Ah! quel homme!
— Maman! maman! réclama Thérèse. Comment peux-tu oublier ce que Marc a été pour nous, ce qu'il fait tous les jours pour Julien?
— Pour Julien ou pour Thérèse? S'il n'y avait que ton frère et moi ici, j'ai bien peur qu'on ne l'y verrait pas si souvent. Dévoué, certes, il l'est, je n'y contredis point ; mais c'est du dévouement à gros intérêts, un bon placement ; et il compte un jour ou l'autre rentrer dans ses débours. Seulement…
— Assez! assez! supplia Thérèse. Vous voulez donc que M. Lavernose nous prenne pour des ingrats. Ne croyez pas un mot de ce que dit maman, me recommanda-t-elle ; elle ne le pense pas. Marc l'agace quelquefois, c'est vrai, il n'est pas assez homme du monde pour elle ; mais elle l'aime bien au fond ; elle a pour lui toute l'estime et l'affection qu'il mérite. Pas vrai, maman?
Maman s'inclina avec un sourire plein de réticences.
Le dîner qu'on vint annoncer un moment après la délivra du danger de parler et de la contrainte de se taire. La bonne dame était gourmande. Pendant qu'elle se donnait tout entière à son occupation favorite, et que Julien s'animait à conter à Marc la chronique du lycée, les charges des pions, les caricatures de condisciples, Thérèse et moi nous causions d'Argelès, de nos promenades sous les châtaigniers de l'Aïroulat, le long des ruisseaux, à travers les prairies en fleurs qui bordent le gave. On eût dit que la chère enfant cherchait à me ramener doucement en arrière, à me rendre, avec le souvenir de ces belles journées, la tranquillité d'esprit, la pureté de cœur qui avaient enchanté le début de notre liaison. Oublions, avait-elle l'air de penser, oublions, voulez-vous? les heures mauvaises, oublions les pas que nous avons faits ensemble sur le chemin de l'impossible. Je ne veux pas savoir, — je ne le devine que trop, — pourquoi vous êtes ici ; je vous défends de me le dire. Ce vent de folie qui vous a poussé vers moi, je ne veux pas en sentir le souffle sur mon visage. Nous avons été imprudents tous les deux, mon pauvre ami, tous les deux nous avons souffert. Aidons-nous maintenant à guérir. Puisque ce répit nous est donné, puisque cette douceur nous est permise de vivre encore quelques jours côte à côte, goûtons cette douceur, savourons ce répit. Savourons-le en tremblant ; prenons garde de dire un mot, de faire un geste qui puisse rompre le charme.
Tel fut le discours muet de Thérèse, et mes yeux s'unirent aux siens pour conclure le pacte. Sous les espèces symboliques des crêpes de Marsous, nous communiâmes tous les deux dans le Souvenir. Mme Romée, qui n'avait pas les mêmes raisons que nous de les trouver bonnes, fit la grimace en goûtant au plat pyrénéen. Julien, en revanche, demanda à y revenir, et Marc lui-même ne fut pas insensible à la poésie de cette nourriture virgilienne.
— Quand je reviendrai au pays, lui dis-je, je porterai vos remerciements à nos abeilles. Ce sont elles, c'est le miel qu'elles tirent des fleurs de la montagne qui font tout le mérite de nos crêpes.
— Les abeilles de Marsous dorment sans doute maintenant sous la neige ; et vous n'êtes pas pressé de les réveiller pour vous acquitter de ma commission, répondit Marc. Si, comme me l'ont annoncé ces dames, vous avez l'intention de terminer vos études de droit à Toulouse, vous en avez pour quelques jours avant de revenir au pays.