— Je ne fais que reprendre langue à la Faculté et je repars, affirmai-je, heureux de cette occasion de rassurer le pauvre garçon, de désarmer, si je le pouvais, sa jalousie.
Marc se détendit en effet. Il s'offrit à me piloter à la Faculté, à me faciliter mes démarches au secrétariat, à m'initier au Toulouse universitaire où il avait ses grandes et ses petites entrées.
Un sourire de Thérèse me récompensa de ma diplomatie. Mais la musique lui fournit bientôt après un moyen plus efficace de communiquer avec moi. Mme Romée n'était pas trop d'avis qu'elle se mît au piano. C'était beaucoup de fatigue pour elle : Après une semaine de leçons, il me semble que tu pourrais bien te reposer le dimanche, disait-elle. Ce que la bonne dame ne disait pas, c'est que le concert la priverait d'une partie de cartes, plus intéressante pour elle que la musique ; elle s'entendait mieux aux finesses du bésigue qu'aux inventions de Chopin.
Mais Thérèse insista :
— Je ne me suis jamais sentie plus en train, affirma-t-elle. C'est bien le moins, puisque je suis condamnée à faire du métier, — et quel métier! — mes huit heures par jour comme un manœuvre, que je me repose le soir en faisant de la musique. D'ailleurs, je n'oblige personne à m'écouter, ajouta-t-elle ; Marc lira, s'il veut, et maman s'absorbera dans ses réussites. Ce sont des plaisirs qui peuvent aller ensemble. Toi, dit-elle, en s'adressant à Julien, tu vas me tourner les pages? ça te forcera à déchiffrer un peu.
Je m'étais installé de façon à dévisager en plein l'exécutante. Mais elle m'exila impitoyablement à l'autre bout de l'atelier.
— Impossible de jouer si je sens un regard sur moi, s'excusa-t-elle. J'ai besoin de me figurer que je suis seule.
Je n'insistai pas ; à quoi bon? n'était-ce pas la voir encore, et la voir mieux, que de l'entendre? L'imprudente! Elle prétendait me dérober son visage et c'était son âme, toute son âme qu'elle allait me dévoiler maintenant à travers la pensée de Schumann et de Chopin.
Thérèse reprenait, à mon intention évidemment, son répertoire d'Argelès. Le Souvenir de Schumann servait de leitmotif, et à la suite se développaient les chansons, les romances, les fantaisies du maître.
C'était la même musique et la même main, mais pas tout à fait la même sensibilité. Sur le texte, cependant obéi, l'artiste mettait maintenant la palpitation d'une vie personnelle, l'émotion d'un cœur qui avait souffert.