Les regards de Thérèse, l'étreinte de sa main, la qualité de ses sourires quand j'arrivais et quand je la quittais chaque soir, me renseignaient sur les progrès du travail qui se faisait en elle, m'attestaient le succès de ma littérature. Des éclairs de fièvre s'allumaient par moments dans ses yeux, sa voix s'altérait quand elle me parlait ; des timbres inconnus y vibraient alors, céleste musique! Avec Marc, au contraire, on eût dit qu'elle perdait le don de l'expression ; ses regards s'éteignaient, sa voix oubliait de chanter, ses gestes mêmes prenaient une signification banale. La vie semblait se retirer de toute sa personne, et cette contre-épreuve confirmait ma certitude.

Son caractère avait changé d'ailleurs. Elle, si attentive aux siens, d'une affection si câline avec sa mère, avec son frère, elle s'occupait à peine d'eux maintenant, et si l'habitude l'invitait encore à quelque caresse, cette caresse était machinale. Son cœur s'absentait. Elle était l'obsédée en attendant d'être la possédée. Elle ne s'appartenait déjà plus.

Je n'étais pas seul à m'apercevoir de ces nuances. Marc les notait sans doute, les analysait à mesure : la douleur de les constater ajoutait plutôt à la sagacité de son coup d'œil. Je le voyais s'assombrir peu à peu. Son enjouement avait depuis longtemps disparu ; la gravité triste où il s'était fixé, tournait à l'hypocondrie. La crainte des pires catastrophes s'ajoutait, pour le martyriser, aux blessures de son cœur. La souffrance par moments le mettait hors de lui. A la plus légère contradiction de ma part, il s'emportait en des violences de langage qui dissonaient avec sa grisaille habituelle. Il ne pouvait plus me voir. Ce fut au point que je dus avertir Thérèse. Je lui recommandai de ménager l'amour-propre de son ami, d'éviter tout ce qui risquerait de l'animer contre moi. Et Thérèse s'efforçait de suivre mes instructions ; inutilement ; son effort était visible et elle était bientôt lasse de son rôle. Elle plaignait Marc, elle s'accusait de son supplice ; mais c'était une pitié sans tendresse, un remords sans contrition. Elle aussi, l'amour l'avait rendue égoïste ; elle n'avait de pitié que pour moi, pour le demi-exil que m'avait infligé Marc ; son unique remords était peut-être d'avoir cédé à ses exigences. Pauvre Marc! Il eût fallu qu'il fût aveugle pour se prendre aux manèges d'amitié superficielle où elle se contraignait encore quelquefois avec lui. Elle me regardait en lui parlant ; elle ne pouvait plus même pour une seconde se séparer de moi, perdre le contact.

Quand elle était par trop fatiguée de mentir, de réprimer les élans de tendresse qui la soulevaient vers moi, elle se réfugiait au piano. Là, du moins, elle pouvait soulager ses nerfs, vider le trop-plein de son cœur. Dès le premier accord, la communication s'établissait entre nous ; nos êtres vibraient, tressaillaient à l'unisson… A la fin d'une mazurka ou d'un nocturne, elle tournait rapidement de mon côté son visage baigné de larmes ; nos regards s'épousaient, allumés de la même fièvre, amollis de la même langueur ; nos lèvres frémissaient, se crispaient, unies dans la volupté d'une caresse immatérielle. Marc, le raisonnable Marc, tordu par la jalousie, pleurait aussi quelquefois. Et Mme Romée s'étonnait.

— Vous avez une singulière façon de vous amuser, vous autres! se moquait-elle. Mais c'est ta faute aussi, Thérèse. Tu nous joues de la musique bonne à porter les gens en terre. Ça vous fait pleurer, et moi, ça me fait dormir. En voilà assez pour ce soir. Je réclame ma partie de loto.

XXXIII

Depuis quelques jours je pressais Thérèse de me donner son portrait. Inutile de vous dire les raisons invoquées à l'appui de ma supplique ; vous voyez d'ici le thème et les variations. Le format de la photographie la rendait gênante à passer de la main à la main ; Thérèse, si elle consentait à me l'envoyer, devait forcément me l'adresser par la poste. Et pourrait-elle le faire sans y joindre quelques lignes de son écriture? Ce serait une première réponse à mes lettres ; les autres suivraient, sans doute, et cet échange serait plus intéressant pour moi que le monologue auquel j'étais condamné. Je ne fus donc pas surpris, mais délicieusement ému en trouvant un matin dans ma boîte une enveloppe où je reconnus la main de Thérèse.

C'était le portrait souhaité et une lettre avec, non pas un simple billet mais une lettre de huit pages. J'emportai le paquet chez moi comme un trophée ; je couvris de baisers la photographie et l'écriture de mon amie. Mais en parcourant les premières lignes, je commençai de déchanter.

La lettre était un adieu :

C'est bien fini cette fois, mon pauvre ami, m'écrivait-elle. Le malheur qui nous menaçait, — je devrais dire le châtiment, — ne s'est pas fait attendre. Tout à l'heure, en rentrant chez nous entre deux leçons, j'ai trouvé ma mère en larmes. Le docteur Estenave était avec elle. Maman était comme folle. Je ne sais pas ce qui serait arrivé si le docteur ne s'était pas mis entre nous : Malheureuse enfant! s'écriait-elle, tu m'as trompée ; M. Lavernose est ton amant! Et comme je secouais la tête, trop troublée pour répondre : Ne mens pas, c'est inutile, disait-elle ; on vous a vus ensemble. Tout Toulouse en parle ; tu es perdue! Ce billet d'hier où Mme Durieu te priait, sous prétexte de santé, de suspendre tes leçons à sa fille… eh bien, sa fille n'est pas malade ; elle a pris un autre professeur, voilà tout. Et les autres vont en faire autant. D'ici à huit jours, tu n'auras plus une élève. Mon Dieu! mon Dieu! qu'allons-nous devenir? Le docteur l'a calmée, il s'est porté fort de mon innocence : Thérèse a pu être imprudente ; elle n'est pas coupable, a-t-il dit. D'ailleurs le mal n'est pas si grand que vous le craignez. Mme Durieu est ma cliente ; je la verrai ; je lui parlerai. Je me charge de la ramener… Et vous, maintenant, me dit-il en m'obligeant avec des gestes délicats à desserrer les doigts que la honte tenait crispés sur mon visage, vous, mon enfant, vous allez me raconter votre petite histoire. Que pouvais-je répondre? je me confessai ; je dis tout. Et quand j'eus fini : Je le savais bien, dit le docteur à maman, qu'elle n'avait rien de grave à se reprocher, votre Thérèse. Allons, ma chère amie, remerciez Dieu, et embrassez l'enfant prodigue… La voilà sauvée maintenant. Seulement vous comprenez, ma petite, ajouta-t-il en se tournant vers moi, il ne faut pas que vous soyez exposée à le revoir, ce grand fou qui a failli gâter à jamais votre vie et la sienne. C'est moi qui vous l'ai donné ; il est juste que je vous en débarrasse. Soyez tranquille ; on ne lui fera pas de mal ; une simple expulsion. D'ici à demain André filera sur Argelès. Mais pour aboutir, il est indispensable que j'agisse en votre nom ; c'est de votre part que je dois lui donner sa feuille de route. M'y autorisez-vous? Ma mère me regardait anxieuse, j'entendais monter dans l'escalier le pas insouciant de Julien qui revenait du lycée. Je sentais ces deux existences suspendues à ma réponse. Pouvais-je seulement hésiter? Soit, dis-je au docteur en me jetant dans les bras de ma mère. La pauvre femme m'embrassait à m'étouffer. Ah! méchante tête, disait-elle, on vous serrera si fort que vous ne pourrez plus nous échapper. Le docteur était déjà parti. Il sera chez vous sûrement avant ce soir. Soyez raisonnable, mon ami ; soumettez-vous comme je me suis soumise. Hélas! c'est moi la plus coupable, je le sens bien. Si je ne vous y avais pas encouragé, vous n'auriez jamais songé à moi. Ah! pourquoi nous sommes-nous rencontrés? Pourquoi avons-nous connu cette douceur d'être ensemble. Et comment y renoncer après l'avoir connue? Il le faut cependant. Ni vous ni moi ne sommes capables de goûter un bonheur qui serait fait avec le malheur des autres. Du courage, mon cher André. Songez qu'être près l'un de l'autre et ne plus nous voir serait le pire des supplices. Partez. Je ne vous demande pas de m'oublier ; je ne le crois pas possible. Quand vous regarderez ce portrait que je vous envoie, — dernière imprudence! — vous vous souviendrez que vous avez eu une amie, une amie qui vous aimait bien, et qui est morte!