— Je l'ai eue, lui dis-je.
— C'est un grand malheur que vous ne l'ayez plus, me répondit-il. La religion est la force des faibles. Si je n'avais pas confiance en moi, si je ne croyais pas à l'efficacité de mes principes, je n'hésiterais pas à recourir à la discipline catholique. Allez voir les prêtres, monsieur Lavernose, agenouillez-vous dans un confessionnal, prosternez-vous au pied d'un autel. La foi vous reviendra peut-être. Essayez!
— Vous vous exagérez le danger, cher monsieur, répliquai-je. Pourquoi serais-je plus tendre à la tentation aujourd'hui qu'hier? Il y a amour et amour. Le mien n'est peut-être pas tel que vous l'imaginez. Rassurez-vous donc et comptez sur moi. Le jour où je m'apercevrais d'un danger à courir pour Mlle Romée, je n'hésiterais pas une minute ; je partirais sans retourner la tête, je prononcerais contre moi-même la sentence d'exil.
— A la bonne heure, répondit Marc. Seulement, dans le cas où votre illusionnisme chronique troublerait la netteté de votre jugement, permettez-moi d'ajouter ma clairvoyance à la vôtre. Ce sera peut-être plus sûr.
Je ne jugeai pas à propos de relever la menace.
XXXII
Je songeais déjà au second billet que j'allais écrire à Thérèse. Dans le cas où elle l'accepterait, il ne fallait pas laisser prescrire d'un seul jour cet unique moyen de communiquer avec elle.
Mais accepterait-elle? Le sourire qu'elle m'envoya le soir, à mon arrivée chez elle, me rassura sur le succès de ma première démarche. Ce n'était pourtant qu'un demi-sourire. La souffrance s'y exprimait encore autant que la joie de revivre ; mais c'était assez pour me renseigner, assez pour me donner bon espoir. Thérèse me pardonnait. Ce pas franchi, je n'avais qu'à aller de l'avant.
Mes journées, désormais, se trouvèrent divisées en deux parts. La matinée était consacrée à préparer le billet du jour ; la soirée à constater, à développer l'effet du billet que Thérèse avait reçu la veille. C'était la fonction régulière de ma vie, et jamais elle ne me parut mieux ni plus pleinement employée. Rêver d'amour avait été de tout temps mon occupation naturelle, l'exercice favori de mon imagination, l'indulgente issue de ma paresseuse esthétique. Mais quand l'écriture venait à s'ajouter au rêve, ma satisfaction était complète. Ne vous ai-je pas dit que, dans ma jeunesse, faute d'objectif personnel, pendant les vacances de mon cœur, je trompais ma fringale d'aimer en épousant les passions ou les passionnettes de mes camarades, jusqu'à me charger de leur correspondance amoureuse, acrostiches et rondeaux compris? Je me remis, dans d'autres conditions et avec l'ardeur que me donnait un but ardemment poursuivi, à ce genre de rhétorique. Le romantique naïf et grandiloquent que je portais en moi se donna carrière. Ce fut la mise en poésie, le grandissement par l'adjectif ou par le symbole des menus incidents de ma vie passionnelle.
Invitations aux voyages, rendez-vous dans le rêve, toute une existence en essor se substituait ainsi à la contrainte où notre intimité était réduite. Et pour l'un comme pour l'autre, ces suppléances étaient malsaines, dangereux ces artifices. Ils amollissaient nos volontés, ils ajouraient d'un semblant d'azur le noir de l'impasse où nous étions enfermés.