La lettre composée, je m'ingéniai à la copier en tout petits caractères sur un papier assez mince pour qu'il me fût possible de le glisser dans la main de Thérèse.

Je n'étais pas tout à fait novice dans cette manœuvre ; mais je redoutais l'ingénuité de ma complice. Comment l'avertir, ou, si je ne l'avertissais pas, comment éviter l'explosion de sa surprise?

La nécessité de me tenir prêt à ce geste menu et redoutable, m'empêcha, le soir venu, de sentir la gêne de me retrouver en présence de Marc chez les Romée. Marc était d'ailleurs plus troublé que moi. Le pauvre garçon était encore tout endolori du coup qu'il avait été contraint de porter à Thérèse. Et vraiment, elle était ce soir-là pâle et défaite à un point qui aurait dû m'apitoyer sur elle, me faire renoncer à mes mauvais desseins. Mais cette pensée ne me vint même pas. Mon cœur était fermé ; mes facultés, mes sens étaient tendus uniquement vers l'action. Je ne voyais de Thérèse que la main qui devait prendre le billet. Le reste n'existait pas.

Je guettais l'occasion, je préparais le piège, et, chaque fois, Thérèse déjouait innocemment mes stratagèmes. Je ne parvins à glisser le papier dans ses doigts qu'en lui donnant la poignée de mains du départ. Et peu s'en fallut qu'on ne nous prît. Elle hésitait ; je dus y revenir à deux fois pour l'obliger à garder mon écriture.

Marc avait pris congé une minute avant. Je le rejoignis dans la rue. Je tenais à fixer nos nouveaux rapports, à les ramener au pied de paix autant qu'il me serait possible.

Je m'excusai d'abord de la façon dont je l'avais accueilli le matin. La communication qu'il venait me faire était de celles qu'un honnête homme ne peut pas écouter de sang-froid. Plus tard, cependant, à la réflexion, j'avais mieux jugé son initiative, et Mlle Romée, avec qui j'en avais causé ensuite, avait achevé de me convertir. L'honneur de notre amie devait passer avant tout. Je ne me défendais certes pas de l'aimer ; elle-même, depuis que Marc lui avait ouvert les yeux, n'ignorait pas la nature du sentiment que j'avais pour elle. Mais ce sentiment était assez désintéressé, assez pur, pour se soumettre à toutes les convenances, à tous les sacrifices. Je n'avais pas la prétention de supplanter Marc auprès de Mlle Romée ; je ne réclamais qu'un droit égal au sien à me dévouer pour elle.

Marc m'avait écouté jusqu'au bout sans objection, mais sans enthousiasme. Ma soumission trop prompte, trop complète peut-être à son gré, le laissait méfiant. La transaction qu'il n'avait pas osé refuser aux larmes de Thérèse, n'était pas de son goût. Il ne se donna pas la peine de me le cacher.

— Vous dévouer à Mlle Romée? me dit-il, mais il me semble que vous ne vous appartenez pas tout à fait. Non, tout cela est faux, convenez-en, tout cela est absurde. Il aurait mieux valu que vous partiez. Pour Mlle Romée comme pour vous, c'était la solution la plus digne, j'ajouterai que c'était la seule efficace. En restant à Toulouse, en revoyant tous les jours celle que vous aimez, vous vous exposez et vous l'exposez du même coup à de nouveaux périls. Je n'ai pas autant d'expérience que vous de l'amour ; j'en ai vu assez cependant pour savoir qu'il est, de sa nature, irréductible. Je crois à la sincérité de vos résolutions, à la loyauté de votre parole ; mais devant l'entraînement de la passion, que peuvent ces obstacles? Mes conseils vous sont suspects, je le sais ; c'est un rival qui vous les donne, je n'en disconviens pas ; pourtant ce rival est un honnête homme ; son bonheur fût-il au bout d'un mensonge, il est incapable de mentir. J'ai peur de vous, c'est vrai, mais j'ai peur pour vous aussi.

Marc réfléchit un moment ; puis, se tournant vers moi :

— Avez-vous la foi, monsieur Lavernose? me demanda-t-il.