— Déjà? lui dis-je. Avez-vous donc convenu avec M. Échette du nombre exact des minutes nécessaires à notre dernier entretien? Et que faisons-nous de mauvais, je vous prie? En quoi notre amitié peut-elle porter ombrage à personne?

— Ne me parlez plus d'amitié, répondit Thérèse. Ce mensonge ne m'a été que trop funeste. Si nous étions raisonnables, nous renoncerions à nous voir tout à fait. Quand Marc essayait de m'y contraindre, tout à l'heure, j'ai résisté, j'ai demandé grâce ; je regrette presque de l'avoir obtenue. Nous retrouver en sa présence! à quoi bon? Il souffrira ; nous souffrirons aussi ; sa vue nous sera un continuel reproche. Il faudra calculer nos paroles, éviter nos regards. Un supplice! et au bout, la séparation quand même. N'est-il pas vrai qu'il vaudrait mieux en finir?

— Jamais! repris-je ; je vous admire de pouvoir changer si vite. Nous quitter! Et après? Pensez-vous que pour ne plus aller chez vous, je cesserai de vous aimer? Vous quitter! mais vous ne savez donc pas que depuis le premier jour où je vous ai vue, présente ou absente, je n'ai jamais cessé de vous voir. Vous oublier! quel blasphème! Vous avez mis en moi une puissance d'aimer dont je ne suis plus le maître. Vous seule, quand vous êtes là, pouvez la discipliner un peu. Le bonheur m'assagit ; le désespoir m'exalte. Ne me désespérez pas, mon amie. Si vous m'aviez vu il y a deux mois, à Argelès, je vous aurais fait peur. J'étais à bout de raison, à bout d'énergie. La folie me guettait ou la mort. Je vous en supplie, ne me soumettez pas une seconde fois à cette épreuve de l'absence. Puisqu'il faut souffrir, souffrons ensemble. Avec vous je serai sage, je serai fort. Sans vous je ne réponds de rien!

— Vous le voulez, j'y consens donc, me dit Thérèse. J'ai tort ; je le sens bien. Après ce que je vous ai dit aujourd'hui, après ce que je vous ai laissé comprendre, j'aurais dû rompre sur l'heure, coûte que coûte. Je sais maintenant où je vais, et je marche quand même. C'est mal. Mais vous, promettez-moi au moins de ne pas me faire repentir de ma faiblesse. Jamais plus, entendez-vous? nous ne parlerons de ces choses. Ce qui est dit est dit, mais que nos bouches désormais soient muettes. Si nous manquions à cette promesse, si Marc avait le droit de m'adresser de nouveaux reproches, ah! mon ami, j'en juge par ce que j'ai éprouvé ce matin, ma vie n'y résisterait pas! Elle me tendit la main : Allons, dit-elle ; mon cœur n'a pas changé, mais il est mort ; il n'y a plus de vivant en moi que la pitié. C'est le seul sentiment que nous puissions sans rougir garder l'un pour l'autre…

Je pressai sa main, je la mouillai furtivement de mes baisers et de mes larmes.

— Il sera fait ainsi que vous le souhaitez, lui dis-je. Je ne vous réponds pas de la sagesse de mon cœur ; je mentirais en m'engageant pour lui ; mais je vous réponds du silence de mes lèvres. Ne vous inquiétez pas de moi si je souffre. Souffrir c'est vivre, et mon amour ne consent pas à mourir.

XXXI

Thérèse m'avait quitté ; j'étais seul sur le banc ; je songeais. Et j'étais étonné, presque honteux, de ce que je trouvais au fond de ma pensée. Les amoureux, quels égoïstes! après tout, je n'étais pas mécontent de ma journée. L'intervention de Marc m'avait obtenu ce que je n'aurais jamais osé solliciter : l'aveu formel de Thérèse. Chez une jeune fille sage, réservée, d'une honnêteté scrupuleuse, cet aveu, même avec toutes les restrictions dont il avait été suivi, révélait un état d'âme que je n'aurais jamais soupçonné. Il fallait que la passion eût déjà profondément entamé les énergies de cet être délicat et fier pour que même dans le trouble d'un orage qui l'avait jeté hors de ses limites, elle eût répudié l'équivoque où sa pudeur s'abritait. Que de luttes elle avait dû soutenir, que de triomphes partiels j'avais dû remporter à mon insu avant qu'elle en fût arrivée là! Et cette victoire ne serait pas la dernière. L'antagonisme déclaré de Marc avait fait taire mes scrupules. Puisqu'il m'accusait, puisqu'il suspectait ma loyauté, à quoi me servirait de ne pas user de mes avantages? Il avait tenté de mettre l'ami à la porte ; tant pis pour lui, si l'amoureux rentrait par la fenêtre!

J'avais promis à Thérèse de ne plus lui parler de ma passion, je ne m'étais pas engagé à ne pas lui écrire. Aussitôt rentré chez moi, je me mis à l'œuvre : Pardonnez-moi, l'implorai-je, avec l'inconsciente rouerie habituelle aux amoureux, pardonnez-moi de m'adresser une dernière fois à vous. Le trouble où j'étais ce matin, l'égarement où m'avait jeté le spectacle d'une douleur dont je me reprochais d'être la cause, m'avaient ôté ma liberté d'esprit. L'excès de ma sensibilité a dû vous laisser croire que j'étais insensible. Vous pleuriez! Ah, qu'ai-je fait, malheureux et que ferai-je maintenant pour expier ces larmes? Hélas! je ne peux rien, et cette impuissance à vous consoler est mon plus cruel châtiment. Oh! pourquoi vous a-t-on bouleversée ainsi? de quel droit a-t-on essayé de désunir deux cœurs qui ne peuvent pas vivre l'un sans l'autre? Nous séparer? Mais la persécution est un lien de plus entre nous. Que nous importent les mauvais propos des indifférents, les calomnies des envieux, les sévérités des pédants et des cuistres? N'avons-nous pas pour nous le témoignage de notre conscience? Courage donc, chère amie, ne vous laissez pas abattre par l'épreuve. Les préventions injustes s'effaceront, vous retrouverez le calme et la dignité de votre vie. Celui qui vous a offensée est déjà prêt à vous demander pardon de son erreur. Marc me déteste ; mais il a intérêt à vous ménager. Marc est votre ami, et moi je suis votre esclave. Qu'avez-vous à craindre? L'excès seul de mon amour pourrait être un danger pour vous ; mais si je m'oubliais, un signe de vous, une parole suffiraient pour me rendre la raison. Je vous en prie, ma chère Thérèse, revenez à vous, ne vous tourmentez pas d'un incident où il n'y a de grave que votre souffrance. Faites-moi cette grâce de me laisser voir de nouveau sur vos lèvres ce sourire qui est devenu nécessaire à ma vie!

A ce soir, Thérèse! à demain! à toujours!