Jugez de mon saisissement quand je le vis arriver par le quai et aborder mon amie. L'attendait-elle? J'eus un tel coup au cœur que je faillis me trahir. Ils étaient tout près de moi, mais si animés à leur colloque, qu'ils ne se doutèrent pas de ma présence. Leurs voix presque mêlées m'arrivaient ensemble ; mon trouble seul m'empêcha de saisir le sens de leurs paroles. Ils remontaient le quai. Je les suivis. Une ou deux fois, je vis Marc se pencher vers Thérèse ; leurs têtes se touchaient. Que lui disait-il? C'était comme un débat entre eux ; Thérèse avait des hochements de refus, Marc des gestes d'impatience. Au coin de la rue du Pont-de-Tounis, Thérèse tendit la main à Marc qui revint sur ses pas, me croisa sans me voir. Et moi, sans me donner le temps de réfléchir, je me jetai à la poursuite de Thérèse.
Qu'allais-je lui dire? Je n'en savais rien, mais il fallait que je lui parle.
— Vous? dit-elle en m'apercevant ; et elle se reculait, tremblante.
— Oui, c'est moi, lui dis-je. Est-ce que je vous ferais peur maintenant?
Et elle :
— Malheureux! Pourquoi êtes-vous revenu? Que voulez-vous de moi? Thérèse est morte.
— Morte pour moi, lui répondis-je, mais pas pour Marc. Il me semble que vous étiez assez vivante avec lui, tout à l'heure. Je vous dérange, n'est-ce pas?
— Taisez-vous! taisez-vous! me commanda Thérèse. Mon Dieu! est-ce vous qui me parlez ainsi?
Elle marchait en me répondant, elle essayait de fuir, d'échapper à mes mains tendues vers elle. L'obscurité me cachait son visage ; je ne la voyais pas, je l'entendais ; et cette voix me bouleversait comme une voix d'outre-tombe.
— Thérèse, lui disais-je, Thérèse, pardonnez-moi ; mais j'ai cru mourir en vous rencontrant avec Marc! Pardonnez-moi ; je me suis trompé, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, que vous me trahissiez? Vous m'aimez encore? Oh! dites-le-moi, je vous en prie, parlez si vous voulez que je vous quitte!