Elle ne me répondait pas. Elle s'obstinait à passer, à m'écarter de son chemin.

— Pardonnez-moi! insistai-je ; j'ai manqué de parole ; j'ai eu tort, je n'aurais pas dû revenir. Je n'ai pas pu m'en empêcher. Depuis quinze jours je vous suis, je vous guette, je suis là dans la rue quand vous passez, le soir quand vous faites de la musique, je suis là encore. Pardonnez-moi, Thérèse, ne me renvoyez pas, je vous en supplie. Un mot, que j'entende encore votre voix. Après je m'en irai.

— Mais c'est odieux, ce que vous faites, me dit-elle ; on peut nous voir ; partez! Ne vous acharnez pas après moi, c'est inutile ; tout est fini entre nous.

— Ne me dénoncez pas au moins ; jurez-moi de ne dire à personne que vous m'avez rencontré. Je ne vous tourmenterai plus, je n'essaierai pas de vous revoir, je vous le promets.

— Soit ; mais partez, dit-elle.

Des gens venaient vers nous. Je la quittai, je disparus dans la nuit.

XXXVIII

Je ne me montrai pas le lendemain, je me terrai prudemment dans mon gîte. Après ce premier coup porté à Thérèse, il fallait lui laisser le temps de se calmer, de s'habituer à l'idée de ma présence à Toulouse. J'avais d'ailleurs de quoi occuper ma solitude. L'image de mon amie ne me quittait plus. Celle de Marc l'accompagnait quelquefois ; mais j'avais cessé de le craindre. Thérèse avait eu beau me malmener en paroles, elle m'aimait, j'en étais sûr ; je l'avais sentie frémir à mon contact ; elle était effrayée et fascinée. Le choc de cette rencontre imprévue l'avait mise à la limite des sentiments extrêmes. Elle était également prête à me détester et à se donner à moi.

Qu'allais-je faire? Ma délibération cette fois ne fut pas longue. A tout prix et quoi qu'il en pût arriver, je résolus de revoir Thérèse, de l'attirer chez moi. Mais ce n'était pas verbalement, dans la minute d'un tête-à-tête aussi troublé que celui de la veille, que je pouvais la décider à y venir. L'écriture offrait plus de ressources. La résistance, qu'une première lettre aurait entamée, céderait peut-être à la seconde. Sur ce terrain d'ailleurs je me sentais plus à l'aise. J'écrivis. Vous comprenez dans quel sens, et avec quelles précautions. Je dois dire cependant que mes artifices à mesure qu'ils se présentaient à mon esprit y prenaient une ardeur de sincérité incontestable. Je vivais ma passion à mesure que je la composais :

Dans quel état vous ai-je abordée hier soir, chère amie, disais-je à Thérèse. Vous avez dû me croire fou. Et je l'étais en effet. Je le suis encore. Je vous attends, je vous appelle, je me consume de regrets et de désirs. Ah! c'est trop souffrir vraiment. Votre absence me tue. Vous quitter! Comment avez-vous cru que je m'y résignerais jamais? J'ai essayé une fois ; je ne recommencerai pas. Vous pouvez me repousser, vous pouvez me chasser ; vous ne pourrez pas empêcher mes yeux de chercher vos yeux, mes pas de s'attacher à vos pas. Quoi que vous fassiez, ma vie restera mêlée à votre vie. Je vous ai promis de ne plus vous tourmenter, et je tiendrai parole. Mais ne me demandez pas davantage. Soyez bonne si je suis sage. Ayez pitié de moi, ne me laissez pas tout à fait seul, ne m'abandonnez pas aux mauvais conseils du désespoir. Si je dois renoncer à vous voir, à vous parler dans la rue, faites-moi l'aumône de m'écrire. Une ligne de vous suffira à me réconforter, m'aidera à supporter des privations qui me sont encore trop douloureuses. Quoi que vous en pensiez, même séparés, nous sommes solidaires l'un de l'autre. Vous avez intérêt à ce que je ne sois pas trop malheureux. Songez que j'ai tout quitté, que je n'ai plus de famille, plus d'amis, plus rien qui m'oblige à vivre. La mort me tente. Prêchez-moi, raisonnez-moi. Tout me sera bon venant de vous. Et quand je serai un peu plus fort, un peu plus calme, eh bien, alors, nous nous dirons un adieu définitif.