— Promettez-moi que c'est fini, me dit-elle ; jurez-moi de ne pas recommencer! Ne me donnez plus une pareille émotion! Savez-vous que j'ai failli en mourir? Oui, j'étais si malade ce matin, que j'ai craint de n'avoir pas la force d'arriver jusqu'ici. Je m'y suis traînée. Tout à l'heure, en passant sur le pont du chemin de fer, il m'a semblé que quelqu'un me suivait. J'ai couru, je me suis perdue dans ces rues noires. Je ne pouvais pas achever de monter chez vous. J'avais des éblouissements, des vertiges ; j'en ai encore. Jurez! ordonna-t-elle de nouveau, ou je vous quitte à l'instant.

— Je vous obéirai donc, lui dis-je. Mais pourquoi m'imposer ce supplice de vivre sans vous?

— Je souffrirai bien, moi! Pourquoi serais-je seule à souffrir?

— Oh! vous, votre orgueil vous viendra en aide. Si j'étais sûr de n'être pas plus malheureux que vous!

— Vous enviez ma tranquillité, n'est-ce pas? Je suis trop raisonnable! Et c'est vous qui me le reprochez! Raisonnable? Et je suis seule ici, chez vous. Et je suis perdue si quelqu'un m'a vue entrer, si quelqu'un me voit sortir. Quelqu'un? Marc peut-être ; il sait que vous êtes à Toulouse ; il nous surveille, il est là, qui me guette. Perdue! C'est vrai que je l'étais déjà avant de venir. Et ce qui reste de mon honneur ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe. Si vous saviez les affronts que j'ai endurés depuis quinze jours, les portes qu'on m'a refusées. Tout le monde pleure à la maison ; c'est la ruine. Mais que vous importe à vous? Ah! mauvais, mauvais ami! Vous ne voyez donc rien? Vous ne voyez pas que je n'en peux plus? Tenez, tâtez mes mains, insista-t-elle en venant à moi. N'est-ce pas que j'ai la peau fraîche et le pouls tranquille?

Ma réponse fut d'abord de serrer la main, la main brûlante et sèche qu'elle avait mise dans la mienne.

— Thérèse, lui dis-je, ma chère Thérèse! Ah! si vous le vouliez, comme nous serions forts, comme nous serions heureux encore.

Mon geste qui l'obligeait presque à se pencher vers moi, achevait de lui signifier ma pensée. Elle était debout, et moi devant elle, sur le divan, où je l'invitais à s'asseoir à mon côté. Sans me répondre, elle dégagea sa main. Plus pressant alors, j'entourai sa taille qui se raidissait, se dérobait à mon étreinte. Tout à coup, je la sentis fléchir ; ses yeux se fermèrent, et, comme une masse, elle s'abattit dans mes bras. Elle était évanouie. Je l'allongeai sur le divan, je désépinglai son chapeau, je dégrafai le col de sa robe, je baignai ses tempes d'eau froide, je frappai dans le creux de ses mains. C'était tout ce que j'avais vu faire, tout ce que je savais faire, en pareil cas. Et ce n'était pas assez sans doute, puisque la malade ne se réveillait pas. Inerte, la figure blanche, les bras morts, elle était là, étendue, voilée à demi de ses cheveux, dans l'attitude du dernier sommeil.

Ah! il n'était plus question d'amour, maintenant, je vous le jure ; c'était la peur qui me tenait, l'angoisse d'un malheur possible, d'un malheur tel que je n'osais pas y penser. Imprudent, j'avais joué avec la mort, et la mort appelée était venue. Ma tête se perdait. Agenouillé devant Thérèse, je répétais machinalement mes gestes de secours. Respirait-elle au moins? Oui ; le pouls battait, la poitrine se soulevait à de longs intervalles. C'était la vie. Je me désangoissai alors, le sang-froid me revint. Je regardai Thérèse plus attentivement que je ne l'avais fait jusque-là.

Pauvre Thérèse! c'est vrai qu'elle était bien changée. La malade que j'avais là sous les yeux n'avait presque plus rien de l'image avec laquelle je vivais depuis un mois. Le malheur qui embellit en les humanisant certains visages d'un éclat trop vif, — effigies d'héroïnes ou de déesses, — le malheur avait gâté les harmonies discrètes, le charme délicat, de cette figure toute en nuances. Le galbe, l'enveloppe, l'expression, tout était altéré. Les roses et les lis étaient fauchés ; la cernure des yeux, le pli amer de la bouche, l'ombre grise, comme un peu de nuit déjà, amassée au creux des joues amaigries, tout dénonçait la détresse profonde d'un être dévoré par une passion sans espoir.