Je la regardais, et cette constatation qui aurait dû, en me montrant la profondeur de sa blessure, exalter mon adoration pour elle, la déconcertait au lieu de l'accroître. J'étais ému, bouleversé, mais d'une émotion qui m'était tout à fait nouvelle. Le choc qui ébranlait ma sensibilité, la modifiait en même temps. L'amour descendait de la tête au cœur. Du désir éteint, la pitié jaillissait, la tendresse. Et non pas seulement la tendresse égoïste, limitée, de l'aimée à l'amant. C'était quelque chose de mieux, quelque chose de plus haut, de plus large : l'humanité. Pour la première fois peut-être, depuis le commencement de ma liaison avec Thérèse, elle m'apparaissait détachée de moi, distincte, dans l'unité de son être, dans l'intégrité de sa destinée à elle, dans la réalité de sa douleur. Le prisme, la belle prison d'amour où mon imagination l'avait enfermée, se brisait enfin. Elle n'était plus l'idole, l'image de rêve, la chose monstrueuse et illusoire, peu à peu substituée à sa chair et à son sang ; elle était Thérèse, une créature pareille aux autres, plus malheureuse que les autres, et c'était moi qui avais fait son malheur.

Ainsi le mystère sacré de la vie s'ouvrait subitement devant moi ; j'entendais monter, du fond de l'abîme où se débattent les existences humaines, son cri à elle, le cri de cette détresse dont j'étais responsable. Pauvre Thérèse! Ah! s'il en était temps encore! Le remords me poignait ; un mouvement de dégoût me soulevait contre moi, contre le piège où j'avais attiré mon amie, contre la demi-violence que je lui avais faite. Ah! Qu'il était loin, le désir! Je maudissais ma faute, j'implorais ma victime. J'avais hâte qu'elle se réveillât pour me repentir, pour m'humilier devant elle.

Je l'épiais. Sa main frémit enfin, le rideau des paupières remonta, le regard apparut. Elle revenait. Elle se souleva, regarda autour d'elle, étonnée. Cette chambre, ce divan… où était-elle? Elle se souvint et, tout de suite, elle se mit sur pied, pressée de partir. Mais ses forces la trahirent. Elle serait tombée si je ne l'avais pas soutenue. Des frissons la secouaient, ses mains étaient glacées. Je la portai devant le feu, je posai une couverture sur ses épaules. La chaleur la remit :

— Je vais mieux, me dit-elle. Mais son regard s'arrêta sur la pendule. Six heures et demie! se plaignit-elle. Mon Dieu! je suis en retard. Vite, aidez-moi. Elle agrafait le col de sa robe, rattachait ses cheveux, piquait des épingles dans sa coiffure. La fièvre, maintenant, la soutenait, activait ses gestes, multipliait ses paroles : Que je puisse rentrer seulement! disait-elle. C'est tout ce que je demande. Après, tant pis! Je n'ai pas peur de la maladie, ni du reste. Quoi qu'il arrive, je ne souffrirai jamais autant que j'ai souffert! Elle avait fini d'ajuster sa voilette. Elle me tendit la main : Adieu! me dit-elle. Vous savez ce que vous m'avez promis. Puisque j'ai été assez folle pour venir chez vous, que cette folie au moins serve à quelque chose. Adieu pour toujours!

Je n'essayai pas de la retenir, je ne protestai pas contre l'éternité de son adieu. Je laissai agir la fatalité ; il me semblait qu'elle savait mieux que moi ce qu'il y avait à faire.

— N'appelez pas folie un acte de dévouement qui nous a sauvés tous les deux, répliquai-je cependant. Pardonnez-moi. Vous êtes un ange, et moi un misérable. Ah! j'avais bien un peu raison de vouloir me tuer ; je me rendais justice. Mais rassurez-vous ; tout cela est fini. Vous pouvez être heureuse encore, vous guérirez et vous m'oublierez. Si vous vous souveniez de moi plus tard, ce serait peut-être pour me haïr!

Nous étions au jardin, elle chancela encore avant d'arriver à la grille. Je me portai à son aide.

— Rentrez, lui dis-je ; je vais chercher une voiture, ou bien appuyez-vous sur moi, je vous accompagnerai jusqu'au bas de la descente.

Elle ne voulait pas, j'insistai :

— Je vous ai fait assez de mal avec mon amour ; laissez-moi maintenant m'occuper de vous comme un frère.