— Ni frère, ni amoureux, répliqua Thérèse. C'est le châtiment de notre faute, qu'elle nous rende désormais étrangers l'un à l'autre.

— Pourquoi parler de faute? Vous savez bien que vous n'avez rien fait de mal… lui dis-je.

— Rien de mal? croyez-vous? Et n'est-ce pas déjà trop que de donner son cœur à qui n'a pas le droit de le prendre? répondit-elle. Adieu, André. Laissez-moi. Il faut que je m'habitue à m'en aller seule dans la vie…

Je ne sais ce que j'allais répondre. Ce fut Marc qui répondit à ma place. Il sortit rapidement de l'ombre d'un massif, et s'avança vers Thérèse.

— Tant que je vivrai, vous ne serez jamais seule, mademoiselle Romée, dit-il simplement. Et comme elle hésitait, étonnée de le voir là : Pardonnez-moi d'être venu vous chercher jusqu'ici, ajouta-t-il ; je n'ai pas douté de vous, croyez-le bien ; j'ai pensé seulement que vous pouviez avoir besoin de moi…

— En venant chez moi, réclamai-je, Mlle Romée savait qu'elle n'avait rien à craindre.

Marc ne se donna pas la peine de me répondre. Thérèse avait pris son bras. J'entendis la porte de la grille se refermer sur eux. Dans la traînée d'un bec de gaz, sous la bruine qui tombait, je les vis disparaître lentement.

Je sortis, je descendis après eux vers la ville. La mortification que m'avait infligée Marc, sa prise de possession de la malade, n'allégeaient pas la responsabilité que j'avais encourue. Thérèse avait l'air d'être gravement atteinte ; tant que je ne la saurais pas en voie de guérison, ma vie à moi demeurait en suspens. J'allai droit à la rue du Pont-de-Tounis. Du même coin d'ombre où je m'étais blotti pendant quelques soirs, témoin indiscret des concerts de Thérèse, — mais qu'étaient mes fièvres d'alors, mes transports de jalousie auprès de mes angoisses de maintenant? — j'épiais l'appartement des Romée, les allées et venues autour du drame commencé chez moi, et dont je voulais à tout prix connaître la suite. Je fus assez longtemps sans rien découvrir. Les fenêtres du côté de la rue et du pont étaient fermées, la véranda était obscure. Tout le monde était réuni dans la chambre de Thérèse qui donnait à l'opposé, sur le jardin. Sans doute, Marc, après avoir ramené la malade, n'avait pas voulu la laisser seule avec sa mère ; la femme de ménage était restée aussi, puisque je ne l'avais pas vue sortir. Il était tard déjà quand le docteur Estenave, appelé probablement dès la première heure, sonna à la porte de ces dames. Sa visite fut longue ; elle me parut interminable. Que se passait-il là-haut? Il descendit enfin, et je me jetai à sa rencontre.

Il eut un haut-le-corps en m'apercevant.

— Encore vous? dit-il.