— Oui, moi. Comment va Thérèse?
— Mlle Romée va mieux, me répondit-il. Vous ne l'avez pas tuée tout à fait. Elle a passé un mauvais quart d'heure ; j'ai craint un moment une complication du côté des méninges ; ça n'a été qu'une alerte. La fatigue est extrême, mais l'équilibre revient ; les phénomènes nerveux disparaissent l'un après l'autre. Le bromhydrate de quinine achèvera de la calmer, à moins d'une nouvelle imprudence de sa part ou d'une seconde tentative d'assassinat.
— Vous pouvez m'injurier à votre aise, lui dis-je. Thérèse est sauvée, c'est tout ce que je voulais savoir.
Je m'éloignais ; le docteur m'empoigna le bras, rudement :
— Minute, monsieur Lavernose, me dit-il. J'ai encore un mot à vous dire. Je vous défends, entendez-vous? je vous défends de vous occuper en bien ou en mal de Mlle Romée. Je vous en avais prié l'autre jour, et vous aviez consenti à rentrer à Argelès. Vous m'avez joué indignement. Cette fois, je ne vous demande rien ; j'exige. Mlle Romée est ma cliente, Cyprienne est ma cousine. J'ai le droit de les protéger toutes les deux contre vous. Ce n'est pas une menace en l'air que je vous fais, songez-y. Je vous ai traité une première fois comme un gamin, comme un inconscient, si vous aimez mieux. Si vous récidivez, je vous traiterai comme un malfaiteur.
— Peut-être me jugeriez-vous moins sévèrement si vous vous souveniez d'avoir été amoureux, me contentai-je de répondre. Au surplus votre opinion m'importe peu, et encore moins votre menace. Vous n'avez rien à m'interdire et je n'ai rien à vous promettre. Je tiendrai les engagements que j'ai pris avec Mlle Romée. C'est à elle que je remets le soin de me disculper auprès de vous.
Je quittai le docteur là-dessus. Thérèse était hors de danger ; je respirais. Elle d'abord. Demain il serait temps de penser à moi, d'aviser à mon salut.
XL
Si vous me demandiez ce que je devins le lendemain et les jours après, comment j'employai les heures qui suivirent ma séparation définitive avec Thérèse, je serais bien obligé, pour être véridique, de vous répondre que je les employai à dormir ; ce fut un sommeil de quinze jours, une somnolence plutôt, une hébétude complète. Mes ressorts étaient brisés, ma force nerveuse, dépensée jusqu'au dernier effluve. Toutes les sources de ma vie semblaient s'être taries à la fois. Je n'avais pas plus de courage à vouloir que de goût à imaginer. Ni action, ni rêve ; c'était une vague torpeur où je m'enfonçais, où je m'allongeais délicieusement comme le vagabond dans la paille tiède de l'étable.
Je ne sortais plus ; je marchais à peine ; juste les mouvements indispensables pour aller du lit au fauteuil, du fauteuil à la table : des mouvements de somnambule, des gestes mécaniques d'où la pensée était absente. Si j'essayais de prendre un livre, il me tombait des mains à la première ligne ; de songer, mes idées refusaient de s'enchaîner, flottaient dans un demi-rêve, et, si je tentais de les poursuivre, s'immobilisaient, se figeaient dans un inéluctable néant. Je n'avais plus conscience du jour ni de l'heure. La saison y aidait, cette saison entre l'hiver et le printemps, sommeillante, elle aussi, engourdie sous les voiles de la brume, comme la chrysalide dans le nuage du cocon qui va s'ouvrir. La montée tardive du matin et la chute lente du crépuscule se rejoignaient presque pour moi, se confondaient dans la grisaille de mon inconscience.