Je touchai alors au plus bas de ma détresse. Tout me manquait. La passion en s'en allant me laissait le cœur à sec, l'imagination fourbue, sans ressource aucune de camaraderie ou d'amitié, sans même cet enveloppement secourable des habitudes qui est, autour de nos malheurs, comme la pitié des choses. Ma vie était sans but, mon esprit sans aliment. Rien ne m'intéressait du dehors, et chaque fois que ma pensée m'y ramenait, je me détournais de moi-même, comme du plus misérable, du plus insipide spectacle. Je m'abandonnais. Le hasard était le maître de mes heures. Il voulait pour moi, il agissait à ma place. La poussée d'un grain de sable sous mon pied décidait de la direction de mes pas, déterminait le cours de mes errances. Ici ou là m'étaient pareils. Je me surprenais quelquefois absorbé en des contemplations stupides, occupé à de ces riens qui passionnent les tout petits et les très vieux. Je passais des après-midi allongé dans l'herbe de mon jardin, mon attention en affût sur les manèges d'une bestiole, et l'intérêt de mon réveil, chaque matin, était d'examiner le dépliement des pétales d'une grappe de glycine suspendue au mur de la maison. Quand ces menus drames ne me retenaient pas à la surface de la vie, je perdais la notion de l'être, je me laissais couler à fond, dans des abîmes d'indifférence. Des espaces gris, des déserts immobiles et muets m'enveloppaient de leurs limbes.
Il m'arrivait rarement de songer à Argelès, à celui d'hier pas plus qu'à celui de demain. L'avenir me semblait mort autant que le passé. Tout ce qui m'arrivait de là-bas avait un son grêle, sans écho. Depuis plus d'un mois, j'étais sans nouvelles de Cyprienne, et cet oubli, qui aurait dû m'inquiéter, ne me troublait pas autrement. Que le docteur ou Marc, pressés de se débarrasser de moi, m'eussent dénoncé à ma femme, la chose n'avait rien d'invraisemblable, et je n'y attachais aucune importance. Seuls, de tous les miens, ma mère et Jacques m'intéressaient encore. Mais la différence de nos âges mettait d'eux à moi une distance presque infranchissable. Dans l'impasse où je me trouvais, l'un pas plus que l'autre ne pouvaient m'être d'aucun secours. Et moi-même, avec mon état d'esprit actuel, à quoi pouvais-je leur être utile? Non, tant que mon cœur n'aurait pas changé, tant que ma vie n'aurait pas repris son équilibre, ce que j'avais de mieux à faire était encore de me terrer et d'attendre.
XLI
Un matin, — nous étions aux premiers jours de mars, — comme je rentrais d'une flânerie d'une heure autour de la Colonne, j'aperçus de loin une vieille femme assise sur le seuil de la porte de mon jardin. Affalée, les coudes aux genoux, elle avait l'attitude résignée et lasse d'une mendiante. C'était sans doute, — la couleur de son fichu en pointe, noué sous le menton et la façon de sa robe de serge le racontaient, — une de ces émigrantes que nos pauvres vallées envoient l'hiver quêter leur pain sur les grandes routes. Elle me tournait le dos ; son visage qu'elle portait dans la paume de sa main regardait vers la ville. Elle releva la tête au bruit de mon pas sur le gravier. C'était ma mère. Elle avait sonné à la grille et, n'ayant pas eu de réponse, elle était restée là, sûre de cette façon de ne pas me manquer.
— C'est donc toi, méchant garçon! proféra-t-elle après une longue, une violente étreinte. C'est toi! Et à mesure que son anxiété se calmait, que se dissipaient ses craintes, aggravées sans doute de tous les mauvais rêves qu'elle avait dû faire en chemin, l'air de reproche s'accentuait, la réprobation de la chrétienne, de la femme de religion et de devoir remplaçait dans ses yeux la tendresse de la mère. Toi! toi! répétait-elle, effarée, comme si elle avait de la peine à accorder la réalité de ma figure avec la réalité de ma faute. Mais en me dévisageant, elle s'apercevait de l'état de fatigue, de flétrissure où m'avait laissé la passion. Et la pitié reprenait le dessus. Elle me palpait, m'obligeait à lever la tête, à la regarder en face : Tu sais que l'air de Toulouse ne t'a pas donné des couleurs, petit! te voilà pâle comme si tu relevais de quelque grosse fièvre ; et ces cheveux blancs, sur tes tempes, c'est la neige de cet hiver qui s'y est oubliée, n'est-il pas vrai? Elle soupirait. Ah! pauvre fou, quelle inquiétude tu nous as donnée, quel tourment! Et si loin de nous, si loin! Cyprienne en a été tournée. Et moi! je n'avais pas besoin de ça, tu penses. Un chagrin pareil à mon âge! Il te tarde donc bien d'hériter, malheureux enfant!
Nous étions entrés. Elle m'avait repris à bras-le-corps ; elle m'étouffait de ses baisers : Je parie, disait-elle, qu'au milieu de toutes ces histoires, tu n'as pas pensé à moi une minute. Si tu y avais pensé!… Et ta mère, encore passe! mais Jacques, ton petit Jacques! Et lui, le cher petit, il ne cessait pas de parler de toi, paraît-il. Il t'a écrit au jour de l'an et tu ne lui as même pas répondu. C'est donc vrai que tu voulais nous quitter! Oh! j'ai tort de te parler comme ça ; je suis trop faible ; j'aurais dû te mépriser, te faire pâtir un peu. Je ne peux pas. Te rappelles-tu? quand tu étais petit, je ne sais pas ce qui s'était passé avec la vieille Mette, notre servante, vous aviez eu des paroles ensemble : alors tu as mis un morceau de pain dans ta poche et tu t'es sauvé ; tu avais décidé de ne plus nous voir. Ton père vivait alors, et il te reçut mal le lendemain quand on te ramena de force à la maison. Et moi je me mis entre vous deux. Tu avais déjà mauvaise tête, et moi j'étais déjà trop faible. Ah! je suis bien châtiée, maintenant! »
Elle pleurait, je mêlai mes larmes aux siennes. Pour la première fois, depuis que j'avais cessé d'aimer Thérèse, je sentis que j'avais un cœur.
— Cyprienne est fâchée contre toi, continua ma mère. Et elle a raison. Elle n'est pas obligée de te pardonner comme moi. Il paraît que tu avais écrit des choses sur un cahier qui avaient rapport à cette demoiselle ; elle a trouvé ça dans un placard fermé à clef, en rangeant ta chambre. Ça lui a donné l'éveil, et le docteur Estenave a fini de l'instruire. Tu devines comment elle l'a pris. Et moi, que lui répondre? Pas moins qu'il est le père de Jacques, lui disais-je toujours. — Eh bien soit, qu'il rentre, m'a-t-elle dit, je ne lui ferme pas la porte ; mais qu'il reste là-bas ou qu'il revienne, c'est fini entre nous. Elle a dit comme ça ; mais ce ne sont que des paroles. Elle est pieuse ; son confesseur lui remémorera son devoir. Et puis, si on te fait la vie trop dure à Argelès, tu n'auras qu'à venir me retrouver à Marsous. Je ne veux pas te le reprocher aujourd'hui, mais on ne t'y voit pas trop souvent. Ce n'est pas si beau que chez ta belle-mère ; mais c'est ta maison de naissance. Et plût à Dieu que tu ne l'eusses jamais quittée! Si tu avais travaillé de tes mains comme moi, si tu n'avais pas été dans les collèges, rien de ce qui t'arrive ne te serait peut-être arrivé. Ce sont toutes ces histoires qu'on a fait entrer dans ta tête qui ont été cause de ton malheur. Mais laissons ça ; ce qui est passé est passé. C'est une affaire à régler entre ton confesseur et toi, quand tu feras tes pâques. En attendant, occupons-nous de ce qui presse. A quelle heure partons-nous?
Je n'eus pas la moindre velléité de résister, je ne songeai pas même à retarder le départ. Dans l'état d'apathie, de démoralisation profonde où j'étais, ce me fut un soulagement de trouver quelqu'un qui voulût pour moi. L'obéissance était déjà un commencement d'action. Nous eûmes bientôt terminé les préparatifs. Le loyer réglé, la malle prête, en attendant l'heure du train, j'offris à ma mère de la promener dans Toulouse. Mais la vieille paysanne ne se soucia pas de l'admirer de plus près. Elle gardait rancune à la grande ville d'avoir abrité, qui sait? protégé ma faute. Son étonnement des clochers et des dômes en perspective se nuançait d'une vague frayeur. Dans son ignorance des choses, elle flairait, dans cet abîme de maisons et de rues, des pièges tendus, de nouveaux pièges où je pourrais me prendre au dernier moment.
Elle ne retrouva de sécurité qu'en montant dans le train qui nous ramenait à la montagne. Et même là encore, c'était, attentive à mes moindres gestes, une surveillance où je me sentais étroitement gardé, défendu contre moi-même. J'étais, par ma déchéance, redevenu pour elle le petit enfant d'autrefois, le mauvais petit enfant, dont elle avait repris la charge. Elle me choyait, et ses prévenances étaient comme autant de liens très doux où elle me tenait emprisonné. Cependant le sommeil vint bientôt la délivrer de son souci. La secousse de notre revoir, plus encore que la fatigue de la nuit blanche en chemin de fer, l'avait sans doute anéantie. Et moi, penché sur elle, je la regardais dormir. Je la regardais, et je ne la retrouvais plus. Dans mes brèves montées à Marsous, dans ses rapides descentes à Argelès, je n'avais pas eu depuis longtemps le loisir ni peut-être la pensée de l'observer d'un peu près. Sous le hâle uniforme qui fardait son visage, dans la lenteur grave de son allure paysanne, elle me semblait toujours pareille. Mais ici, dans la détente du sommeil, les bras pesants, le regard éteint sous le couvercle des paupières, comme elle me parut changée! Les rides que ne plissait plus le jeu des muscles se creusaient largement en sillons, labouraient ses tempes, rayonnaient au coin de ses lèvres, comme les fentes d'une écorce. A la peau des mains, les veines se gonflaient en paquets, tandis que les paumes calleuses luisaient comme le bois des outils, polis par l'usure du travail. Hélas! ces mains, ce visage, cette lassitude, tout me dénonçait, tout me criait la décrépitude toute proche, la ruine imminente. Et j'avais travaillé, fils ingrat, à hâter cette décadence, à précipiter cette chute! La leçon était dure. Elle avait au moins cet avantage de me rendre docile d'avance aux affronts qui, sans doute, m'attendaient à Argelès. La contrition me préparait au châtiment.