Notre voyage touchait à son terme. La montagne, déjà voisine, signifiait son approche. Une croix des rogations qui veillait, haut dressée sur un socle de pierre, au seuil d'un carrefour, le toit fortement incliné d'une grange, un frisson d'eau courante dans l'herbe d'une prairie, disaient les habitudes, les nécessités d'un autre climat. Bientôt, à un tournant de la vallée de la Garonne, dans un recul subit de l'horizon, les hauts sommets apparurent. Et ce fut, parlant à mes yeux et à mon cœur, l'appel d'une autre maternité. La terre natale se plaignait de ma désertion ; elle m'invitait à reprendre le contact avec elle, depuis trop longtemps interrompu. Un moment voilé par l'écran des collines immédiates, le pays bleu, couleur de rêve, reparut, mais plus proche cette fois, avec des éblouissements de glaciers, des audaces de pics, des souplesses délicates de cols en festons sur le ciel. A mesure que je les contemplais, je sentais mon injustice à avoir négligé pour une liaison fragile mes rapports d'amitié avec la terre. Et sans doute cette amitié était illusoire. Mais, même en amour, ne trouvons-nous pas le même obstacle, la même impossibilité à nous fondre dans une autre existence?

Le soir tombait quand nous descendîmes à Argelès. La gare était à peu près déserte. Mon arrivée avait chance de ne pas ameuter la curiosité de mes concitoyens. Pour la dépister, j'avais eu le soin de rabattre mon chapeau sur les yeux, et de relever le col de mon pardessus. Précaution inutile. On me reconnut, on me salua ; mais évidemment mon retour ne faisait pas événement dans ma ville natale. A la maison même, je fus frappé de l'aspect quotidien des choses. Cyprienne et ma belle-mère m'accueillirent comme si je rentrais d'une promenade de quelques heures à Lourdes ou à Marsous. Et ce fut, avec un peu plus de bavardage chez mon fils, un peu plus de silence chez ma femme, une soirée comme toutes celles de jadis, comme celle d'aujourd'hui.

Ma pauvre mère tout heureuse de me revoir essaya bien de communiquer sa joie à ses voisines, mais ses tentatives ne réussirent pas à dégeler la dignité revêche de ces dames.

Elles s'en tenaient à leur idée ; la forme de leur accueil, la mesure exacte de leur pardon avaient été délibérées et réglées avec la précision d'un protocole. Un peu de respect humain, beaucoup de religion, avaient décidé Cyprienne à reprendre la vie commune avec moi. A cause du monde et à cause de Jacques, elle avait consenti à la paix, mais c'était une paix forcée. Le cœur n'y était pour rien. Qu'y faire? Plaider ma cause, combattre les préventions trop justifiées de ma femme contre moi? la tâche était peut-être au-dessus de mes forces. Jacques me restait, et c'était l'essentiel. Cyprienne et sa mère étaient trop étrangères à la vie, enfermées dans des limites trop étroites pour qu'il fût possible de les amener à me comprendre, à excuser ma faute. Il était trop tard d'ailleurs. Bien avant que je leur en eusse fourni le prétexte, ces dames avaient perdu leurs illusions sur mon compte. J'étais un artiste, autrement dit un pas grand'chose. Mon aventure n'avait fait que les confirmer dans leur mauvaise opinion. J'acceptai ma déchéance. Elle me fut signifiée le soir même et de la façon la moins équivoque. Au moment où, la veillée finie, nous remontions dans nos chambres, Cyprienne m'offrit un bougeoir :

— Votre lit est installé au second, me dit-elle. Depuis votre départ ma mère couche dans ma chambre ; elle est un peu souffrante ; avec votre permission, je la garderai auprès de moi. Là-haut d'ailleurs, vous vous trouverez mieux à portée pour surveiller votre fils.

Ainsi le mari de Cyprienne était mort ; il ne restait plus que le père de Jacques.

XLII

André se taisait. Dans le silence de la maison endormie, la pluie, qui n'avait pas cessé de tomber depuis le dîner, faisait entendre sa musique. Elle redoublait par moments ; l'averse fouettait les murs, cinglait les volets. Tout près de nous, le long de la façade, un tuyau de conduite engorgé sanglotait, et, au plafond, au-dessus de nos têtes, le trop-plein d'une dalle s'égouttait, s'écrasait en une chute molle sur le plâtre… Et ces rumeurs ajoutaient à la tranquillité de notre refuge ; elles rendaient plus intense l'habituelle impression de dénuement calme, qui se dégageait pour moi de cette vie de province, dont mon ami venait de me conter un épisode.

— Et après? lui demandai-je ; fûtes-vous délivré pour toujours du souvenir de Thérèse? N'y eut-il pas quelque revie, quelque bout de l'an de votre amour?

— Aucun, au moins à l'état conscient. Car, puisque vous êtes curieux de ces analyses, je vous avouerai qu'une ou deux fois, deux fois pour préciser, et à d'assez longs intervalles, j'ai cru sentir comme une vague et très brève reprise de ma passion. Quelle en fut l'occasion immédiate? je serais en peine de vous le dire. Peut-être une simple concordance de saison, de lumière, d'odeur, le rappel d'une sensation éprouvée l'année avant à la même heure, dans le même paysage, en compagnie de Thérèse ; mais de cela je ne puis pas être sûr, parce que le point initial de chacune de ces crises a été un de ces états de vague hébétude, où la pensée perd pied, flotte sans direction, noyée dans un chaos de rêves.