À mesure que nos deux voyageurs approchaient de la limite où l'autorité française s'était maintenue, le pays devenait encore plus ravagé, et les faibles secours qu'ils avaient trouvés jusqu'alors leurs manquèrent complétement. La population, en butte aux attaques des deux partis, s'était lassée de relever des toits toujours incendiés, de semer des moissons toujours fauchées en herbe; elle avait pris la fuite, si bien que tout était désert. Cyrille et Remy étaient forcés de faire de longs détours, afin de passer par les bourgs où ils pouvaient trouver quelques ressources; mais, outre qu'ils prolongeaient ainsi leur route, la rencontre des partis qui battaient le pays les exposait à mille dangers.
Qu'ils fussent Français, Bourguignons ou Anglais, on pouvait les regarder comme ennemis de quiconque se trouvait trop faible pour leur résister. Nos deux voyageurs furent plusieurs fois arrêtés et rançonnés autant que le permettait leur indigence; mais en arrivant à Tonnerre, ce fut bien autre chose: soit feinte, soit erreur, on les prit pour des espions, et tous deux furent jetés en prison.
Le moine demanda en vain à parler au gouverneur; plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'il pût l'obtenir. On les avait placés dans une salle basse où se trouvaient enfermés des juifs, des caignardiers et des robeurs d'enfants[11], dont toute l'ambition était de se laisser oublier jusqu'à ce que le hasard leur fournît une occasion de délivrance. Celui qui couchait avec eux (selon l'usage alors établi dans les prisons, où chaque lit servait pour trois prisonniers) les engagea d'abord à attendre comme lui une heureuse chance; mais voyant qu'ils ne pouvaient s'y résigner, il leur dit enfin:
[ [11] On appelait «caignardiers» certains vagabonds dangereux qui avaient leur campement habituel sous les ponts de Paris, et «robeurs d'enfants» des mendiants qui enlevaient de petits enfants dont ils faisaient trafic.
—Par saint Ladre! puisque vous avez si peu de patience, je puis vous donner le moyen d'être conduit sans plus de retard au gouverneur; mais il faudra pour cela souffrir quelques jours de la faim et coucher sur la dure.
—Qu'importe! pourvu que nous puissions nous justifier, répliqua Cyrille.
—Alors donc, continua le prisonnier, refusez dès aujourd'hui de payer le droit de geôle de huit deniers, vous serez rangé parmi ceux qui n'ont pour couche qu'une litière de paille, et comme vous ne serez plus d'aucun profit à notre gardien, il saura bien vous faire obtenir audience du seigneur qui gouverne.
Cyrille suivit ce conseil, et ce que le vagabond avait prévu arriva. Le moine et Remy, ne rapportant plus au geôlier que la peine de les garder, furent bientôt conduits au gouverneur pour être interrogés.
Ils trouvèrent ce dernier assis avec d'autres gens de guerre devant une table couverte de coupes et de hanaps. C'était un homme d'environ quarante ans, un peu replet, mais tanné par le soleil et la bise. Il avait le front bas, le regard hautain, et ces lèvres minces qui indiquent l'avarice et l'insensibilité.
Au moment où les deux prisonniers parurent, il tendait à son écuyer une large coupe de vermeil.