Les deux voyageurs, qui tombaient d'inanition, mangèrent et burent d'abord sans parler. Lorsqu'ils furent enfin rassasiés, le Père Cyrille adressa la parole à la femme, qui s'était assise près du foyer, et les regardait dîner sans rien dire.
—Vous excuserez notre silence, ma fille, dit-il avec la douce familiarité que lui permettaient sa profession et son âge; mais la meilleure conversation pour celui qui donne l'hospitalité est le bruit du couteau et de la cuiller de ses hôtes. Dieu vous rendra ce que vous faites aujourd'hui pour de pauvres voyageurs.
La maîtresse du logis se signa en soupirant.
—Puisse-t-il vous entendre, mon révérend! murmura-t-elle; car nous vivons dans des temps où il fait expier durement à tous les fautes de quelques-uns.
—Hélas! vous avez raison, répliqua doucement le Père Cyrille; pour l'heure, nous voyons le royaume livré à deux peuples et à deux princes qui n'ont d'autre occupation que de se nuire: aussi nul ne peut-il dire quand finiront nos maux, si la Trinité elle-même n'en prend souci.
—Peut-être le moment de la miséricorde est-il venu, fit observer la femme, car une nouvelle Judith vient d'arriver pour le salut du roi Charles.
—Une nouvelle Judith! répéta le moine étonné.
—Ne le savez-vous pas? reprit son interlocutrice; une fille qui se disait envoyée de Dieu est arrivée à Chinon dans le mois de février. Après l'avoir fait examiner par des évêques et par l'université de Poitiers, Charles l'a mise à la tête d'un secours qui se rendait à Orléans, et elle a fait lever le siége aux Anglais.
—Est-ce possible! interrompit Remy.
—Si possible, qu'elle est elle-même à Loches, où se trouve maintenant le roi.