M. Kartmann passa la main sur la tête du jeune apprenti avec un doux intérêt, et lui dit:
—Vous passerez parmi les premiers apprentis, Frédéric, et j'augmente votre salaire.
Mais le zèle de l'orphelin ne se borna point seulement aux travaux de la fabrique. M. Kartmann annonça qu'il allait instituer chez lui un cours du soir qui devait, pour ses apprentis, remplacer les écoles publiques dont ils ne pouvaient profiter; cette nouvelle combla Frédéric de joie.
C'était la première voie d'instruction qui s'ouvrait devant lui. Plus d'une fois il avait entendu sa mère déplorer l'ignorance dont ses enfants n'avaient aucun moyen de sortir, et il avait facilement compris, par ses propres observations, l'utilité de l'instruction; aussi, quand arriva le 15 février, jour où les cours devaient s'ouvrir, il partit pour son atelier plus disposé que jamais au travail, et le cœur plein de courageuses résolutions. Pendant tout le jour la pensée du soir ne le quitta pas une minute; il entrevoyait ce moment comme celui de la récompense promise à son activité, et jamais sa tâche ne lui parut plus légère.
Mais le pauvre enfant était loin de prévoir, dans sa généreuse impatience, tous les obstacles qui l'attendaient sur la route. Dieu seul pourrait dire quelle force d'âme il lui fallut pour surmonter les premiers dégoûts de l'étude; de quelle puissance de volonté il eut besoin pour dominer sa nature et la soumettre à un travail si nouveau. On ne sait point assez de gré à l'enfant du peuple de l'instruction qu'il acquiert; mille obstacles inconnus au fils du riche viennent doubler pour lui les difficultés de l'étude. Rien, dans sa première éducation, ne le prépare aux travaux raisonnés; la vie, pour lui, se résume tout entière dans les faits matériels; c'est dans cette sphère que se meuvent ses besoins et ses douleurs: Frédéric surtout avait été placé, à cet égard, dans les conditions les moins favorables. Né dans une ville manufacturière, on le posta, dès l'âge de sept ans, devant une machine qu'il s'habitua à voir fonctionner sans chercher les relations de ses différentes parties. Dans le travail qui lui fut imposé, il ne sentit jamais d'autres nécessités que celles de la force et de l'adresse manuelle. Son intelligence dut nécessairement contracter, par suite, des habitudes d'inaction. Elle alla regardant de côté et d'autre, ne s'arrêtant sur un objet qu'aussi longtemps qu'elle y trouvait un motif d'amusement, et ne s'en faisant jamais un motif de réflexion. Aussi, bien qu'il fût l'apprenti le plus laborieux de la fabrique, il était demeuré complétement étranger à tout travail de pensée: il lui fallut donc une volonté puissante pour fixer son esprit toujours vagabond. Pendant les premiers jours, et quoi qu'il fît pour la soumettre, il sentait constamment sa pensée lui échapper. Puis la mémoire, cette faculté qui ne s'acquiert et ne s'entretient que par un continuel exercice, lui manquait presque entièrement. Cependant, peu à peu il réussit à effacer les mauvaises influences de sa première éducation; à force de le vouloir et d'y employer toutes ses facultés, il parvint à maîtriser sa pensée, à lui imposer une direction. Une fois qu'il eut remporté cette première victoire, qui mettait ses capacités intellectuelles au pouvoir de sa volonté, l'étude lui parut plus facile; ce qui d'abord lui avait semblé obscur s'offrit à lui sous une forme précise; son esprit put sans trop de fatigue aller de la cause à l'effet et tirer des déductions; mais que d'efforts cachés, que de généreuses résistances avant d'arriver là!
Depuis quelque temps Frédéric et François avaient quitté leur grenier pour se mettre en pension chez une vieille femme, nommée Odile Ridler, qui avait été l'amie de leur mère. Une fois installé dans sa nouvelle demeure, notre jeune apprenti put profiter du feu et de la lumière de son hôtesse pour travailler le soir et repasser les leçons reçues. Mais ce qui lui profita plus fut un travail dont il eut lui-même l'idée. Il pria Odile de lui prêter son livre d'heures, et de lui désigner à quel endroit se trouvait une prière qu'il savait par cœur. Il étudia la forme des mots un à un, et arriva, au bout de quelques semaines, à les distinguer parfaitement entre eux sans avoir égard à leur place; il chercha alors ces mêmes mots dans toutes les pages du livre et les reconnut; puis il les décomposa en syllabes, et trouva qu'il avait un nombre immense de celles-ci à sa disposition, et que pour lire la plupart des mots il n'avait besoin que de les combiner différemment entre elles. Souvent, au milieu de cette étude, le pauvre enfant, déjà brisé par le travail du jour, sentait ses yeux se fermer; mais, imitant, sans le savoir, un philosophe ancien, il avait fait promettre à la vieille Ridler, qui prolongeait son travail jusqu'à onze heures, de l'éveiller quand elle verrait le sommeil s'emparer de lui.
Un partie de la journée du dimanche était employée de la même manière. Après avoir rempli ses devoirs religieux et fait une promenade, il rentrait à la maison et ne quittait son livre que le soir, pour aller avec Odile passer quelques heures chez des voisines.
Une si courageuse persévérance ne pouvait manquer d'avoir d'heureux et prompts résultats. Vers la fin du printemps, Frédéric lisait très-couramment. Il essaya alors de donner quelques leçons à François qui ne travaillait point dans la même fabrique que lui; mais tous ses efforts et toutes ses prières furent inutiles.
—À quoi ça me servira-t-il de savoir lire, pour filer du coton? répétait celui-ci.
Frédéric dut renoncer à vaincre la paresse de son frère; mais il continua, pour son compte, les études commencées. Il demanda instamment au chef de l'école à passer dans la première division, où il prit des notions d'écriture et de calcul, et à l'aide de son propre travail beaucoup plus que des explications qu'il recevait, il fit dans ces nouvelles connaissances des progrès aussi rapides que ceux qu'il avait faits dans la lecture.