Deux ans environ se passèrent de cette sorte; M. Kartmann avait de nouveau augmenté sa paye.

Cependant les cours qui se faisaient à la fabrique ne s'étendaient point au delà de la lecture, de l'écriture et du calcul; Frédéric aurait voulu étudier la géométrie, indispensable, comme il le savait, pour la mécanique; malheureusement il manquait de livres et ne pouvait en acheter. Enfin le jour de la Saint-Georges arriva, et avec lui une joie inattendue pour l'orphelin: c'était la fête de M. Kartmann. Quand tous ses ouvriers et apprentis vinrent la lui souhaiter, il fit avancer Frédéric, et lui mettant une pièce d'or dans la main:

—Prenez, mon ami, lui dit-il; c'est la récompense que je destinais à l'élève le plus studieux; je suis heureux qu'elle ait été méritée par vous.

Une pièce d'or!... c'était plus que Frédéric n'avait jamais osé désirer; c'était la réalisation de ses plus beaux rêves! Le pauvre enfant se trouva si saisi de bonheur, que son trouble seul put témoigner de sa reconnaissance.

Deux heures après il était dans le petit jardin attenant à la maison d'Odile Ridler, assis sur un banc, et feuilletant avec une sorte d'enivrement des livres posés sur ses genoux; on voyait mille espérances, mille projets d'avenir passer dans son regard!... Il était heureux pour la première fois!

§ 3.

Un soir d'été, après avoir quitté son atelier, Frédéric, selon son habitude, était allé s'asseoir dans le parterre de la bonne femme Ridler pour y étudier en repos, lorsque la nuit le força de fermer son livre. Ses pensées se portèrent alors naturellement sur l'objet qui l'intéressait le plus au monde; il se demanda pour la centième fois ce que son frère avait pu devenir depuis quinze jours qu'il ne l'avait point revu; il se rappelait avec douleur les dernières paroles de sa mère:—Restez unis dans cette vie comme vous l'avez été dans mon amour;—et il se disait que, dans le ciel même, son bonheur ne pourrait être parfait, puisque sa dernière espérance avait été trompée. Au milieu de ce chagrin une consolation lui restait, il pouvait se rendre la justice qu'il n'avait rien négligé pour obéir aux recommandations de la mourante. Non-seulement il avait aidé François de ses conseils, mais il n'avait cessé de s'imposer mille privations pour lui. Maintenant, hélas! il voyait que ses sacrifices étaient inutiles et qu'il y a des âmes qui échappent à tous les liens. Ces réflexions l'attristaient profondément. Contre son ordinaire il n'attendait point avec impatience qu'Odile Ridler eût allumé sa petite lampe afin de continuer sa lecture, et, dominé par ses inquiétudes, il se promenait dans les étroites allées du jardin.

Tout à coup, une voix bien connue qui l'appelait d'un ton précautionneux se fit entendre à quelques pas. Frédéric se retourna vivement et aperçut François, dont les vêtements en lambeaux, la figure hâve et fatiguée annonçaient assez comment il avait dû vivre depuis sa disparition.

Son frère le regarda quelque temps avec une expression de tristesse et de pitié; mais, découragé par cette vue et ressentant la crainte délicate qui vous rend embarrassé devant la faute d'autrui, il n'eut pas la force de lui faire une question.

François, que son caractère insouciant mettait à l'abri de ces pudeurs, fut le premier à rompre le silence.