Les perquisitions ne furent pas longues, et Frédéric se trouva bientôt en présence des comploteurs. On l'interrogea pour savoir ce qui l'avait porté à se cacher; il l'expliqua brièvement.

—Tu as entendu tout ce qu'on vient de dire, n'est-ce pas?

—Oui, répondit Frédéric.

Alors s'éleva entre les ouvriers un débat sur la question de savoir ce que l'on ferait de l'enfant. Il y eut contre lui des imprécations, des menaces, et l'on alla même jusqu'à dire que le plus sûr était de s'en débarrasser; mais cette proposition, qui avait pour but d'effrayer Frédéric, le laissa sinon tranquille, du moins résolu. Enfin, il fut convenu qu'on l'enfermerait pour s'assurer de son silence jusqu'au lendemain. La difficulté était de trouver un lieu convenable. Un des ouvriers proposa une mansarde qu'il occupait dans l'établissement; il fit observer qu'elle était reléguée dans une partie de la maison qui ne servait point à l'exploitation, et n'avait qu'une croisée donnant sur une petite cour où l'on n'entrait jamais. Cette proposition fut acceptée. On monta un escalier désert, on traversa un long corridor étroit et on poussa Frédéric dans la chambre en fermant la porte à double tour.

Rien ne peut peindre sa douleur lorsque, abandonné à lui-même, il eut fait l'inspection rigoureuse de sa prison et se fut assuré qu'il n'y avait aucun moyen de fuir.

Il se laissa tomber sur une chaise où il resta quelque temps dans un accablement désespéré; puis, se levant, il se mit à parcourir la chambre tout égaré. Les pensées se succédaient rapidement dans son esprit. Il eût donné la moitié de sa vie pour pouvoir prévenir M. Kartmann du péril qui le menaçait et pour détourner François du crime qu'il était près de commettre: il voyait son bienfaiteur et son frère sur le point de se perdre l'un par l'autre sans pouvoir les avertir ni les sauver.

Plusieurs heures se passèrent, pour lui, dans des alternatives d'abattement et de désespoir. À la fin il fut pris d'une espèce de fièvre d'angoisse. Malgré le froid rigoureux de l'hiver il sentait son front brûler. Il ouvrit la fenêtre et vint s'y accouder, espérant que l'air du dehors le soulagerait. Il resta pendant longtemps dans la même position, regardant vaguement et suivant de l'œil, sans les voir, les nuages qui passaient dans le ciel. Après avoir erré sur tous les objets environnants, ses regards vinrent enfin s'attacher à un tuyau de cheminée qui se trouvait à une des ailes de la maison; pendant quelque temps ils suivirent avec une distraction indifférente les tourbillons de fumée qui s'en échappaient. Mais tout à coup l'enfant tressaillit, il se pencha en avant et regarda avec anxiété; il n'en pouvait douter, cette fumée sortait du cabinet de M. Kartmann.

Il rentra précipitamment dans la chambre qui lui servait de prison, et, bénissant l'heureuse habitude qu'il avait contractée, de porter toujours sur lui ce qui était nécessaire pour écrire, il se mit à tracer un billet dans lequel il avertissait sommairement M. Kartmann de ce qu'il avait découvert, en lui faisant connaître le lieu où il était renfermé.

Son billet achevé, il se rapprocha de nouveau de la fenêtre. La maison, comme toutes celles qui servent à des exploitations de ce genre, était très-élevée. Frédéric en mesura un instant la hauteur, mais sa résolution ne fut point ébranlée par cet examen.

Souvent, dans ses jeux d'enfant, il avait grimpé à des arbres et parcouru des toits; il était agile, hardi, et, d'ailleurs, il y avait nécessité à tout hasarder. Il monta sur le relai de la croisée, descendit avec précaution dans le canal formé par les toits des deux corps de bâtiment qui se touchaient, et suivit sans grand danger cette route jusqu'à ce qu'il fût arrivé à la cheminée qu'il voulait atteindre. Le plus difficile était de parvenir à celle-ci en gravissant un toit glissant et très-incliné; cependant l'apprenti y parvint. Voulant d'abord attirer l'attention des personnes qui travaillaient dans le cabinet de M. Kartmann, il jeta un à un, dans le tuyau, des débris de chaux durcie; puis, quand il jugea qu'il en était temps, il laissa tomber son billet, lié entre deux tuiles afin de le préserver des flammes, et regagna promptement sa chambre.