Il s'attendait à une délivrance immédiate; mais les heures s'écoulèrent sans que personne parût. Déjà toutes les horloges de la ville avaient sonné cinq heures; il était toujours auprès de la porte, l'oreille clouée à la serrure; et nul pas ne se faisait entendre dans le corridor. L'inquiétude commença à le saisir. D'où pouvait venir ce retard? son billet n'avait-il point été lu? Toutes les angoisses dont il avait été débarrassé pendant quelque temps lui revinrent. Enfin, quand la nuit fut close, il crut distinguer le bruit d'une marche précautionneuse et légère; une clef tourna doucement dans la serrure... Ce moment fut horrible pour l'enfant, car ce pouvaient être les ouvriers aussi bien qu'un envoyé de M. Kartmann; cependant la clef fut retirée sans que la porte s'ouvrit, et un second essai aussi infructueux fut fait avec une nouvelle clef: probablement on essayait des passe-partout; Frédéric se sentit un peu rassuré à cette pensée. Enfin, à force de tentatives, la porte tourna doucement sur ses gonds, et l'enfant reconnut la voix de M. Kartmann qui l'appelait.

—Venez, lui dit-il, en lui saisissant la main; et du silence, surtout... il ne faut point que l'on soupçonne votre délivrance...

Puis, le conduisant à travers les corridors obscurs, il le mena jusqu'à son cabinet.

§ 5.

M. Kartmann étant sorti pour s'assurer que toutes les mesures étaient bien prises, Frédéric demeura seul dans la pièce où il l'avait conduit. Il eût bien voulu voir son frère, mais sous quel prétexte sortir? où le trouver? Un instant il pensa à tout avouer au patron; mais peut-être François avait-il changé de résolution et ne devait-il plus prendre part au crime! dans ce cas, l'aveu de Frédéric l'eût déshonoré sans utilité! Le pauvre enfant résolut d'attendre l'événement, se confiant à la bonté de Dieu.

M. Kartmann rentra enfin. Tout était disposé pour prévenir le vol. Les commis et quelques contre-maîtres de la fabrique étaient placés en embuscade sur les différents points de la cour où donnaient les croisées du comptoir, et ils étaient en nombre suffisant pour se rendre facilement maîtres des voleurs. M. Kartmann conduisit alors Frédéric au comptoir: l'enfant suivit sans observations, espérant que le hasard lui fournirait l'occasion d'être utile à François s'il devait venir.

Une heure à peu près s'écoula sans que rien annonçât l'arrivée des ouvriers, heure d'angoisses horribles pour Frédéric, que le plus léger bruissement faisait tressaillir. L'obscurité et le silence qui régnaient dans l'appartement lui faisaient mieux comprendre la gravité de la circonstance et le glaçaient d'épouvante; c'était plus que les forces d'un l'enfant n'en pouvaient supporter: il avait tout épuisé dans cette affreuse journée, et son pauvre cœur n'y suffisait plus; mais il lui sembla qu'il allait se briser quand l'horloge voisine sonna une heure et qu'un léger grincement de fer l'avertit qu'on se préparait à forcer les volets. M. Kartmann entendit également ce bruit et se rapprocha de la croisée: Frédéric se leva par un mouvement spontané, puis retomba sur sa chaise éperdu.

Cette agonie se prolongea longtemps. Les ouvriers, dans la crainte du bruit, n'ébranlaient le volet que faiblement, et ce ne fut qu'après de longs efforts qu'il fut enlevé. Au même instant, les débris d'un carreau brisé tombèrent sur le parquet, et M. Kartmann fit entendre un coup de sifflet. Le tumulte qui suivit prouva que l'ordre donné par le signal avait été exécuté. Bientôt on distingua des cris, et un coup de feu partit!... À ce bruit, M. Kartmann sortit précipitamment du comptoir. Frédéric, jusque-là ne s'était senti la force de faire aucun mouvement. Le frôlement d'un corps qui cherchait à s'introduire par l'ouverture faite à la croisée l'arracha tout à coup à sa stupeur, et François se trouva devant lui.

—Malheureux! s'écria-t-il; que viens-tu faire ici?

—Sauve-moi! lui dit François égaré; Frédéric, sauve-moi!