—Vous êtes un brave garçon, Frédéric, lui dit-il en lui serrant la main; et je suis sûr de n'avoir jamais à me repentir de ce que je fais aujourd'hui pour vous.

Le lendemain même de cette entrevue, M. Kartmann présenta Frédéric à ses deux fils et à leurs maîtres. Le service qu'il venait de rendre à la famille, la preuve d'élévation de cœur qu'il avait donnée dans le choix même de sa récompense, parlaient trop puissamment en sa faveur pour qu'il ne fût pas accueilli avec empressement par les professeurs et par les élèves. On le loua hautement de sa noble émulation, chacun se fit une joie et un point d'honneur d'aider l'apprenti, de contribuer pour sa part à son instruction.

L'habitude qu'avait contractée Frédéric de rattacher ses différentes observations à un centre commun et d'en faire un point de départ pour d'autres remarques, lui fut aussi utile dans ses nouvelles études qu'elle l'avait été pour les précédentes. Cette méthode de toujours procéder par le raisonnement, l'avait accoutumé à trouver facilement les conséquences ou les causes logiques d'un fait, et le préparait surtout merveilleusement à l'étude des mathématiques et à celle des langues. Aussi, fit-il de rapides progrès dans ces deux branches d'instruction; mais ce ne fut cependant pas au détriment de ses autres travaux. L'histoire, la géographie, le dessin, ne furent point négligés; le dessin surtout était, dans son application, trop fréquemment lié aux mathématiques pour qu'il ne s'en occupât pas avec zèle, et il fut bientôt assez habile pour copier les machines les plus compliquées.

Au bout de trois ans de leçons, Frédéric était au niveau des fils de M. Kartmann. Il savait déjà l'arithmétique, la géométrie et étudiait la statique. Sans connaître toutes les ressources de la langue française, il l'écrivait avec correction.

Ses condisciples, plus jeunes que lui, l'un de deux et l'autre de quatre ans, étaient fiers de ses progrès, et le traitaient en camarade beaucoup plus qu'en protégé. Si ces relations affectueuses étaient dues en partie à la bonté du cœur de ces enfants, la conduite de Frédéric contribuait aussi beaucoup à les maintenir. Il se montrait si modeste dans ses succès, si complaisant sans bassesse, si dignement reconnaissant, et en même temps si soigneux d'éviter tout nouveau service, qu'on aurait rougi de lui faire sentir sa position d'obligé.

Quand il eut atteint sa dix-neuvième année, M. Kartmann le fit passer parmi les contre-maîtres. Il était si sobre et si rangé, que, tout en s'habillant beaucoup plus proprement que ses camarades d'atelier, il ne tarda pas à réaliser quelques économies qu'il employa à acheter les livres, les instruments de mathématiques et les fournitures de classe dont il avait besoin. Ce fut une grande joie pour lui quand il put subvenir à ces dépenses et diminuer ainsi la charge qu'avait bien voulu prendre son chef. L'avenir ne l'inquiétait plus; quel qu'il fût, il avait maintenant des ressources qui ne devaient jamais lui manquer. Pourvu que la main de Dieu ne se retirât pas de lui et que la maladie ne vînt point le frapper, il ne craignait rien, car tous les moyens humains de réussite étaient en son pouvoir.

§ 7.

C'était par une de ces chaudes et claires soirées si communes à Mulhouse, à cette heure où les ouvriers quittant leurs fabriques, montent sur les coteaux qui bordent le canal et y font entendre des chœurs qui, de là, vont se prolongeant dans toute la vallée.

Frédéric, un carton sur ses genoux, mettait au net une épure qu'il avait dessinée dans la journée. Lui aussi aurait aimé les chants et la promenade! Quand l'air était ainsi parfumé, il sentait souvent, après une longue journée de travail, le désir d'aller respirer dans les vignes; mais, quelque innocents, quelque permis qu'eût été ce plaisir, il avait le plus souvent le courage d'y renoncer. Les jours donc où la gaieté du temps l'invitait à sortir, il prenait ses livres ou son carton à dessin et s'asseyait pour travailler sur un petit banc placé à la porte d'Odile Ridler. Il apercevait de là une échappée de campagne, il respirait un air plus frais, entendait le gazouillement de quelques oiseaux citadins, et pour lui, habitué à une réclusion continuelle, c'était du bien-être et de la joie.

Le soir dont nous parlons, Frédéric était assis à sa place ordinaire; il travaillait avec ardeur, car le jour baissait, et il voulait achever, avant la nuit, le dessin commencé.