—Ta main, Frédéric! s'écria M. Kartmann en tendant la sienne au jeune ouvrier.—Tu es un noble cœur. Je connais jusqu'au moindre détail de cette affaire. J'avais agi imprudemment, mon ami, car quelqu'un de moins honnête que toi eût pu me perdre; mais je te remercie de ta probité. Aujourd'hui tu n'es plus un enfant; d'après tous les rapports que m'ont faits tes professeurs, et d'après ce que je vois moi-même, tu ne dois pas continuer à rester contre-maître. À partir de demain tu viendras habiter ma maison; ma table sera la tienne; tu continueras à partager les leçons de mes enfants et tu recevras des appointements conformes à ta nouvelle position.

Dès le lendemain, en effet, Frédéric fit ses adieux à la bonne femme Ridler, qu'il ne quitta point sans verser quelques larmes, car son bonheur ne lui faisait point oublier combien elle avait été bonne pour lui; aussi, continua-t-il à se montrer reconnaissant des soins qu'elle lui avait donnés et ne manqua-t-il jamais chaque semaine de venir visiter sa vieille hôtesse en lui apportant quelque présent.

§ 8.

Plusieurs années s'écoulèrent encore sans que la situation de Frédéric subît de graves modifications. Son intelligence, qu'il avait continué à appliquer, soit à des études d'art, soit à des travaux positifs, avait pris un développement remarquable; et notre petit ouvrier, qui, douze ans auparavant, ne connaissait pas une lettre, était maintenant cité comme un des jeunes gens de son âge le plus sérieusement instruits.

Chaque jour M. Kartmann se félicitait davantage de l'avoir attaché à sa maison. Jamais les fonctions qu'il remplissait ne l'avaient été avec autant de probité et de dévouement: aussi, ne voyait-il pas seulement en lui un commis; c'était l'ami de la famille, le compagnon le plus cher de ses fils, leur digne émule. Les événements qui nous restent à raconter vinrent encore fortifier cette confiance et cette affection, en montrant jusqu'à quel point elles étaient méritées.

Depuis plusieurs mois M. Kartmann paraissait triste, et Frédéric, entre les mains duquel passaient tous les comptes de la maison, commençait à apercevoir un certain embarras financier dans les affaires de son chef. Bientôt les confidences de celui-ci, les expressions d'inquiétude qui lui échappaient, les nombreuses réclamations de ses bailleurs de fonds achevèrent d'éclairer Frédéric et de le convaincre qu'il ne s'agissait point seulement d'une gêne momentanée, mais d'une de ces crises commerciales qui ébranlent les fortunes les plus solides. Le moment ne tarda pas à venir où M. Kartmann lui-même leva ses derniers doutes.

Il rentra un jour, à l'heure du dîner, encore plus accablé que de coutume. Quand le repas fut achevé, il pria son fils aîné et Frédéric de passer avec lui dans son cabinet.

—Avant deux mois, leur dit-il, cet établissement ne m'appartiendra plus. Après sa vente il me restera encore de quoi satisfaire à mes engagements; si j'attendais plus longtemps, mes dettes ne tarderaient pas à dépasser mes valeurs. Les nouvelles machines de M. Zinberger m'ont complétement ruiné; ses produits, plus beaux et d'un prix moins élevé que les miens, sont les seuls qui se vendent maintenant. Pendant quelque temps j'ai soutenu la concurrence, quelque ruineuse qu'elle fût pour moi, j'espérais toujours faire subir des modifications à mes machines; toutes mes tentatives à cet égard ont été vaines: une lutte plus longue devient impossible. Aussitôt donc que mes livres seront en règle, j'annoncerai la mise en vente de cette manufacture. Il m'est affreux, sans doute, après tant d'années de travail, de voir s'évanouir tous les rêves d'aisance que j'avais formés pour mes enfants, mais au milieu de tant d'espérances détruites, je me sens le cœur moins brisé quand je pense que toutes mes dettes seront acquittées, et que ma famille et moi aurons seuls à souffrir de ce désastre.—Quant à toi, Frédéric, ajouta-t-il en tendant la main au jeune homme, tu ne cesseras point, je l'espère, d'être notre ami; mais tu le vois, il faut que nous nous séparions. Je ne suis point inquiet de ton avenir; avec tes talents les emplois ne te manqueront pas; seulement, cette séparation est un chagrin de plus pour moi qui m'étais habitué à te considérer comme un troisième fils.

—Je vous quitterai, Monsieur, dit Frédéric d'une voix triste, mais ferme, quand je serai convaincu que je vous serai inutile; mais j'espère que ce jour n'arrivera pas sitôt. Songeons à vous, Monsieur: peut-être le danger qui vous menace n'est-il point aussi imminent que vous le supposez. Ma jeunesse me rend encore bien inexpérimenté dans les affaires; cependant, si j'osais vous donner un conseil, je vous dirais de ne point trop vous hâter dans vos déterminations; pour quiconque regarde longtemps et attentivement, le remède est bien souvent à côté du mal.

—Je crois qu'il n'y en a aucun pour moi, reprit M. Kartmann en secouant tristement la tête; tous deux, du reste, vous jugerez mieux cette question quand vous aurez vu mes livres particuliers; eux seuls peuvent constater ma position.