Et il les ouvrit devant eux.
Frédéric les parcourut avec distraction. La question ne pouvait plus être dans une erreur de chiffres; il connaissait la grande cause du mal et songeait déjà aux moyens de le réparer.
Rentré dans sa chambre après avoir pris congé de M. Kartmann, il se jeta tout égaré sur un fauteuil. Dans quinze jours, répétait-il, tous les comptes de la maison seront en règle et cet établissement en vente. Quinze jours, mon Dieu! rien que quinze jours! Comment, dans un temps si court, résoudre un tel problème, perfectionner des machines de manière à rendre la fabrication moins coûteuse et les produits plus parfaits? Ô mon Dieu? ne m'abandonnez pas, car vous savez seul tout ce que je dois à cet homme que je veux sauver.
Autant par goût que par nécessité de position, la mécanique était, de toutes les sciences positives, celle dont Frédéric s'était le plus préoccupé; il avait même dans cette partie des connaissances approfondies: mais la tâche qu'il s'imposait ne demandait-elle que de la science? Il fallait trouver ce que le hasard seul peut-être avait fait rencontrer à un autre, s'épuiser dans des combinaisons qui pourraient bien le ramener simplement au point de départ! Mais qu'importaient au courageux jeune homme? il voulait sauver un homme et il marchait avec ardeur vers son but. Il repoussait tous les doutes, toutes les craintes, comme de mauvaises pensées; il se sentait fort, car il savait ce que pouvait la volonté contre les obstacles.
Dix nuits se passèrent dans un travail continuel: nuits d'angoisse et de fièvre, pendant lesquelles Frédéric vit s'évanouir plus de vingt fois la solution du problème qu'il se croyait sur le point de saisir. Cependant, tant d'efforts infructueux, tant de cruelles déceptions n'amenèrent point le découragement. Il ne lui restait plus que quelques jours; mais jusqu'à la dernière heure il voulait espérer, car il puisait ses forces dans cette vertueuse confiance.
Enfin, que vous dirai-je? il n'y a que les mauvais sentiments qui soient stériles; les sentiments généreux portent toujours leurs fruits, et la reconnaissance donna du génie à Frédéric. Ce moyen, dans la recherche duquel tant d'autres avaient échoué, il le trouva! À peine osait-il croire lui-même à sa découverte. Il parcourait avec une sorte d'égarement les lignes tracées devant lui; son calme, sa raison, qui ne l'avaient point abandonné au milieu de tant de recherches impuissantes, lui faisaient faute au moment de la joie. Il pressait avec une sorte de folie ses papiers contre sa poitrine; il croyait parfois que tout son bonheur n'était qu'une illusion que l'examen d'un autre tuerait; il ne pouvait se lever de sa chaise, il n'osait quitter sa chambre et aller demander s'il s'était trompé.
Une partie de la nuit se passa dans ce doute affreux de lui-même; enfin, quand le jour arriva, il voulut avoir le dernier mot sur ses espérances et il s'élança vers la chambre de M. Kartmann.
—Tenez, dit-il en s'avançant vers le lit de son chef, et lui présentant son travail, voyez ce plan de machine et dites-moi si c'est seulement un rêve.
Puis il tomba épuisé sur un siége, dans une horrible angoisse d'attente et d'espoir.
À mesure que M. Kartmann examinait les papiers, sa figure devenait plus pâle, ses mains plus tremblantes: on sentait dans tous ses traits cette contraction qui indique le passage d'une grande souffrance à un bonheur inespéré. Quand il eut parcouru toutes les pièces, il tourna vers Frédéric des regards humides.