—Non, ce n'est point un rêve, lui dit-il; c'est une œuvre de génie, et mieux que cela, une œuvre qui sauve ma famille de la misère! C'est une grande leçon que tu as donnée aux enfants du peuple, Frédéric; tu as montré ce que peut la volonté aidée du dévouement.
Et, découvrant sa tête blanche, dans un de ces sublimes mouvements d'enthousiasme que l'attendrissement donne parfois aux hommes les plus calmes:
—Je te salue, ajouta-t-il, enfant du pauvre; sois béni, et accepte-moi pour père, toi qui m'as sauvé comme aurait pu le faire un fils!
§ 9.
La maison Kartmann est aujourd'hui une des maisons les plus florissantes de Mulhouse. Toute sa prospérité est due à la découverte de Frédéric et aux soins actifs qu'il continue de donner à l'établissement: ses spéculations, jusqu'à ce jour, n'ont cessé de prouver son habileté et la sûreté de son jugement. M. Kartmann, dont il est devenu le gendre, a pour lui une confiance sans bornes.
Un seul chagrin est venu traverser son bonheur. Depuis le départ de son frère, il avait inutilement cherché à connaître son sort, lorsqu'à l'époque de son mariage un article de journal vint lui donner le premier et le dernier mot sur cette existence qu'il avait vue avec tant de douleur séparée de la sienne. On y disait que la diligence de Francfort à Paris avait été attaquée par une bande de voleurs; les voyageurs s'étaient courageusement défendus, et plusieurs bandits avaient été blessés à mort: on donnait leurs noms, parmi lesquels figurait celui de François Kosmall. Frédéric ne put retenir une cuisante larme au souvenir de cet être qui était parti du même point que lui, que la même main mourante avait béni, et qui s'était fait, par sa faute, une destinée si différente de la sienne.
FIN.
TABLE.
| Premier récit.—L'Esclave | [1] |
| Deuxième récit.—Le Serf | [51] |
| Troisième récit.—Le Chevrier de Lorraine | [125] |
| Quatrième récit.—L'Apprenti | [209] |