—Ne crains rien pour ton fils, Norva; il a déjà le cœur assez fort pour que les maux de la vie passent sur lui sans l'avilir.
Le clepsydre du temple de Castor marquait la cinquième heure; c'était le moment où la place du Forum allait être envahie par la foule; le maquignon imposa silence aux esclaves.
Norva se pressa contre Morgan et essaya de mettre son enfant encore plus près d'elle; car elle se sentait fortifiée par cette double protection d'amour et de pitié. Arvins serra la main de sa mère contre son cœur, et lui jeta un regard qui contenait toutes les suppliantes soumissions de l'enfant, jointes aux fières résolutions de l'homme.
Les curieux ne tardèrent pas à entourer les tavernes d'esclaviers qui se trouvaient sur les différents points du Forum. Chacun des maquignons, une baguette à la main, et se promenant devant les tréteaux, cherchait à attirer l'attention de la foule en enchérissant sur les impudents mensonges de ses voisins.
—Venez à moi, illustres citoyens, criait le propriétaire de Norva et de son fils; aucun de mes confrères ne pourra vous donner des esclaves doués de qualités aussi merveilleuses que les miens. Vous savez que je suis connu depuis longtemps dans le commerce pour la supériorité de ma marchandise. Regardez plutôt, continua-t-il en désignant un Armoricain d'une trentaine d'années, remarquable par l'élégance de ses formes et l'énergie de ses attitudes; où trouverez-vous un homme aussi fort et aussi beau? N'est-il pas digne de poser pour un Hercule? Et bien, nobles Romains, croyez-m'en sur ma parole, car rien ne me force à mentir, cet esclave est mille fois plus précieux encore par sa probité, son intelligence, sa sobriété, sa soumission, que par cette beauté qui vous étonne. Quel est donc celui de vous qui ne ferait pas volontiers un léger sacrifice pour acquérir un aussi rare trésor?
Plus la foule grossissait autour de la taverne du maquignon et plus il redoublait de bavarde effronterie. On eût dit que la figure ignoble de ce marchand d'hommes, personnification vivante de toutes les passions honteuses et brutales, était jetée là comme contraste devant ces belles têtes celtiques qui ne reflétaient, pour la plupart, que de fiers instincts et de sérieux sentiments.
Déjà plusieurs marchés avaient été conclus, plusieurs arrêts de séparation avaient été prononcés entre des êtres aimés. Plus d'un vieillard avait vu s'éloigner le fils sur lequel il s'appuyait; plus d'un enfant avait vu partir sa mère; et tous pourtant tenaient religieusement la promesse qu'ils avaient faite de ne point donner leur douleur en spectacle à des ennemis. On étouffait un soupir, on refoulait une larme dans son cœur à chaque nouveau compagnon qu'on voyait se perdre au loin dans la foule, et si le courage d'une mère l'abandonnait au départ de son enfant, on se plaçait devant elle, afin que ses gémissements n'arrivassent point jusqu'aux maîtres!
Toutes les scènes de ce drame poignant, mais silencieux, retentissaient dans l'âme de Norva. À chaque coup qui tombait sur un de ses frères, elle sentait comme une nouvelle faculté douloureuse se développer au fond de son cœur, mais quand elle était près de défaillir, elle levait les yeux sur Morgan, et la vue de cette tête impassible lui rendait son courage.
Pendant quelques instants cependant le cœur de la pauvre femme fut inondé de joie; une mère et son enfant venaient d'être achetés par un même maître! Mais le souvenir et la douleur lui revinrent vite; il y avait autour d'elle tant d'enfants sans mère, tant de mères sans enfants!
Il ne restait plus qu'une dizaine d'Armoricains parmi lesquels se trouvait encore le groupe de Morgan, de Norva et d'Arvins, quand les yeux d'un affranchi s'arrêtèrent avec une attention marquée sur ce dernier.