—Alors la chose est impossible; le serf doit son sang à son seigneur, et ne peut en disposer sans que celui-ci y consente.
—Toujours, pensa Jehan en quittant le chevalier, toujours le même obstacle! Impossible d'échapper à ce vice de naissance qui me marque au front comme Caïn! Ah! c'est trop attendre; brisons cette chaîne à tout prix.
Et le soir même il quittait Paris, monté sur son cheval de guerre.
Il traversa d'abord la forêt de Bondi, pleine de charbonniers et de boisseliers: comme il allait en sortir, il rencontra une troupe de gens conduits par un curé, qui voyageaient sur deux chariots traînés par des ânes; c'étaient des confrères de la Passion qui parcouraient la France en jouant des mystères. Jehan lia conversation avec le curé, auquel il raconta une partie de ses misères.
Celui-ci, qui considérait la monture du jeune homme d'un œil d'envie, lui proposa tout à coup d'entrer dans sa troupe. Le rôle du Péché mortel, dans la pastorale intitulée: la Bonne et la mauvaise fin, se trouvait précisément à prendre. Il l'assura que les frères de la Passion, outre qu'ils faisaient une œuvre agréable à Dieu en représentant leurs mystères, vivaient dans une liberté et dans un bien-être dont aucune autre profession ne pouvait donner idée. Jehan fut persuadé; il prit place dans un des chariots auquel il laissa atteler son cheval, et continua son chemin avec la troupe de maître Chouard.
Malheureusement, les promesses de ce dernier étaient comme ses pièces: Sonitus et vacuum, sed præterea nihil. Jehan ne tarda point à s'apercevoir du mépris mérité dont ils étaient partout l'objet. À cette époque de rénovation, le besoin de changement et d'aventures avait poussé hors du logis tous ceux auxquels le classement rigoureux de la féodalité était devenu insupportable: c'était ainsi que s'étaient formées les compagnies de partisans qui couvraient la France, les bandes de pèlerins que l'on rencontrait sur toutes les routes, et enfin les troupes de comédiens qui, sous différents noms, commençaient à exploiter les moindres villes du royaume. Celle que dirigeait le curé Chouard n'était qu'un ramas de clercs endettés, d'écoliers compromis, de banqueroutiers en fuite, qui eussent également fait partie d'une bande de routiers. Lui-même n'en avait pris la direction que pour se livrer plus facilement à tous les écarts qu'entraînait la vie de bohémiens qu'ils menaient. Au bout d'un mois, les mauvaises recettes, les frais de route et les orgies avaient épuisé toutes les ressources de la troupe; leurs chariots et les attelages furent saisis par un aubergiste de Troyes, pour payer ce qui lui était dû. Notre héros voulut en vain réclamer son cheval, sous prétexte qu'il n'appartenait point à la troupe; l'aubergiste ne voulut rien entendre.
Il s'en prit alors au curé Chouard, le menaçant de le conduire devant les juges; mais Chouard lui fit comprendre que s'il en venait à cette extrémité, il serait forcé de dire son nom, son état, son pays, et que l'on ne manquerait point de le faire conduire à Rillé, comme serf ayant fui le domaine du seigneur. Jehan sentit qu'il avait raison, et se tut.
Heureusement que le même jour un voyageur qui habitait l'auberge et avait vu son embarras vint le trouver.
—Je suis libraire, lui dit-il, et j'entretiens plus de cinquante copistes pour mes livres; car, malgré le nouvel art venu d'Allemagne, les gens de naissance ou de la cour préféreront toujours une copie à un imprimé: ceux-ci, d'ailleurs, ont encore besoin d'écrivains pour les majuscules et les têtes de chapitre. Je sais que vous maniez la plume avec dextérité, car j'ai vu les affiches de vos spectacles. Suivez-moi, et vous gagnerez ce que gagnent vos compagnons, c'est-à-dire de quoi vivre en chrétien; réfléchissez, et demain vous me ferez connaître votre décision.
Le lendemain, Jehan suivait son nouveau maître sur la route de Besançon.