—Et madame de Solange a réussi?
—Elle a réussi. Son mari est rentré insensiblement dans l'ombre. Les habitudes indépendantes qu'elle lui avait données pour le faire valoir, elle les lui a reprises jour par jour. On a vu cette individualité s'éteindre comme on l'avait vue se former. Elle a réaccoutumé le monde à ne voir qu'elle, à ne connaître qu'elle. Elle seule est riche, elle seule est influente, elle seule existe. Le nom de son mari même lui appartient; c'est elle qui le porte; lui, on l'appelle le mari de madame de Solange.
—Et il a consenti à cette annulation?
—Non pas sans lutte. Comme on touchait à ses habitudes, il a d'abord résisté; mais que pouvait une aussi frêle intelligence contre la terrible volonté de cette femme? Aujourd'hui le mari de madame de Solange est un vieillard presque en enfance, que l'on soigne à part dans un appartement retiré et que la voix de sa femme fait trembler. Nul ne lui obéit, et les étrangers mêmes n'y prennent point garde. Il est chez la marquise comme un portrait de famille accroché au mur. Il ne parle à personne et personne ne lui parle. Sa fille seule, sortie du couvent depuis quelques mois, lui témoigne une affection dont il semble heureux; mais cette consolation lui sera bientôt enlevée, car madame de Solange n'a point renoncé à ses projets ambitieux et sait par expérience que les efforts d'une femme seule ne peuvent conduire bien loin. Aussi ne tardera-t-elle pas à marier demoiselle Jeanne, et ce qu'elle n'a pu faire par son mari, elle l'essayera par son gendre.
—Et j'espère qu'elle y réussira, maître Durocher, dit le gentilhomme, car ce gendre est trouvé.
—Je m'en doutais,[9] dit tranquillement le notaire.
—Et vous le connaissez?
Durocher leva la tête avec une sorte d'étonnement.
—Monseiur le comte a bien mauvaise opinion de mon intelligence aujourd'hui, dit-il en souriant.
De Lanoy lui frappa sur l'épaule.