—Eh bien! oui, Durocher, dit-il, on m'avait proposé ce mariage, et tout ce que je viens d'apprendre me décide. Vous savez dans quel état le désordre et les procès de ma mère m'ont laissé; il faut qu'une riche alliance rétablisse ma fortune et me permette de prendre une maison digne de mon rang. Quant à la naissance de madame de Solange, ce sont de ces choses au-dessus desquelles doit se mettre un esprit éclairé. Que la noblesse ait ses privilèges, c'est de droit, et personne, je pense, n'y peut trouver à redire; mais je partage, du reste, l'avis de notre grand poète:[10]

"Les mortels sont égaux," etc.

Dans notre siècle, il faut de la philosophie, mon cher Durocher. La dot de la petite me servira d'ailleurs à acheter une charge importante; avec mon nom je puis arriver à tout.

—Ainsi, monsieur le comte ne s'effraie point de l'ambition de madame de Solange?

—Loin de là, mon cher, je m'en réjouis! Ne pouvant arriver que par moi, elle n'épargnera rien pour me pousser en avant. Sa fortune, ses relations, son adresse, tout sera employé à mon profit. En galanterie comme en politique, nul ne peut remplacer une vieille femme. Elle hasarde mille démarches que l'on ne pourrait faire soi-même, rend mille services qu'une plus jeune refuserait par inexpérience ou par scrupule. N'appartenant plus à aucun sexe, elle peut être la confidente de tous deux. Elle remarque ce qui vous échappe, intrigue, rampe et ment pour vous!

—Monsieur le comte peut avoir raison, dit le notaire; avoir une vieille dans ses intérêts, c'est prendre le diable à son service; on peut s'en trouver bien tant[11] qu'on ne lui vend point son âme.

—C'est à quoi je prendrai garde, Durocher, dit le comte; je veux bien que madame de Solange me mène, mais comme la poudre mène le boulet, c'est-à-dire, à condition que je serai en avant; c'est, du reste, chose facile et que je crois entendre.

—En effet, dit l'homme de loi avec un sourire où perçait l'ironie, j'ai toujours vu monsieur le comte habile à se faire des serviteurs, sans s'astreindre à leur payer de gages; aussi lui seul me semble-t-il capable de lutter contre madame de Solange; peut-être même n'aura-t-il point à s'en plaindre; quand les forces sont égales, on est juste par nécessité.

—Je l'entends ainsi, dit le gentilhomme en se levant; préparez, mon cher Durocher, un projet de contrat qui puisse être avantageux aux deux parties. J'apporte, de mon côté un nom, une position à la cour; j'ai droit à des compensations; vous y songerez. Cette note que je vous laisse vous fera connaître, à peu près, ce que je désire. Arrangez cela en termes de basoche[12] et de manière à ne point effaroucher madame de Solange. Votre projet de contrat rédigé, le duc de Lussac, qui s'est entremis dans cette affaire, le lui portera, et si les clauses lui conviennent, je me ferai présenter à la petite, que l'on dit fort passable.

—Vous ne l'avez point encore vue?