—N'importe, Durocher, reprit le comte; il faut que vous fassiez diligence; je veux finir cette affaire, maître; je n'ai pas besoin de vous recommander la discrétion.

—Monsieur le comte ne soupçonne point mon intelligence et il connaît mon zèle.

—Fort bien. Vous serez content de moi.

A ces mots, M. de Lanoy salua de la main avec cette familiarité impertinente qui constituait, à cette époque, les bonnes manières, s'avança vers la porte, que le notaire lui ouvrit respectueusement, et disparut, en fredonnant, dans l'escalier tortueux.


II.

Le siècle de Louis XIV apparaît seul, au premier abord, dans Versailles: palais, jardins, places, rues, boulevards, tout semble marqué du même cachet de despotique splendeur. Partout éclate cette volonté inflexible du grand roi ramenant toute chose à la ligne droite et soumettant la création à la même étiquette que sa cour. Pour trouver la France des siècles suivants, il faut chercher dans les lieux écartes où se cachent les hôtels à frontons sculptés en guirlande; les petites maisons à portes dérobées, au-dessus desquelles s'entrelacent des amours;[16] les jardins à longues tonnelles et à charmilles obscures que garde une statue de femme. C'est là que la société de Louis XV, fatiguée de l'éclat symétrique du règne précédent, vint cacher ses vices entre cour et jardin, non par pudeur, mais par sensualité, car le xviiie siècle fut, avant tout, une époque de jouissance, n'appuyant sur rien, se jouant de tout et préparant sa propre ruine avec la voluptueuse frivolité de Sardanapale[17] arrangeant son bûcher.

Or, c'est dans un de ces hôtels de l'ère Pompadour[18] que je dois maintenant vous transporter. Bâtie quelque soixante ans auparavant au fond de la ruelle Montbauron, le pavillon de madame de Solange avait toute la richesse mesquine et toute les grâces affectées de l'époque. On y arrivait par une cour étroite suc laquelle s'ouvrait une porte latérale servant d'entrée. La façade, que l'on ne pouvait apercevoir du dehors, donnait sur une terrasse bordée de caisses d'orangers,[19] et sur un parterre presque uniquement garni de tulipes et d'hyacithes. Le reste du jardin était divisé en étroites plates bandes, encadrées de sauge, de lavande ou de romarin. Au milieu s'élevait un cadran solaire de marbre blanc, et, çà et là, quelques statues montraient leurs têtes par-dessus les buissons taillés en gobelets. Deux allées de tilleuls, placées aux deux pignons, conduisaient à un vaste berceau de vigne et de chèvrefeuille sous lequel, en été, madame de Solange recevait quelquefois ses visites.

Au moment oh commence notre histoire, un vieillard et une jeune fille s'y trouvaient seuls assis. Le vieillard portait un costume de ville d'une élégance presque coquette. Ses cheveux, soigneusement crêpés,[20] étaient recouverts d'un léger nuage de poudre; une tabatière d'émail sortait à demi d'une des poches de sa veste brodée; ses bas de soie bien tirés[21] étaient retenus par une boucle d'or ciselé, et deux roses[22] d'un grand prix étincelaient à chacune de ses mains.

Mais ce luxe ne servait qu'à rendre sa décrépitude plus visible. Son visage avait, non point cette teinte chaude et tannée, dernière fraîcheur du vieillard, mais une pâleur blafarde qui ôtait à ses rides leurs ombres et leur donnait un aspect maladif; ses lèvres, toujours entr'ouvertes, étaient agitées d'un tremblement nerveux, et ses yeux, d'un bleu tendre, avaient quelque chose de timide et de vague.