Le lendemain, tous les journaux donnaient, aux faits divers, la nouvelle suivante:
«Un événement aussi triste qu'inattendu vient de jeter la désolation parmi l'intéressante population des Batignolles. Un jeune homme et une jeune fille, qui habitaient l'étage supérieur d'une maison située rue des Carrières, ont été trouvés morts ce matin. On se perd en conjectures sur ce funeste accident, qui ne paraît être ni le résultat du crime, ni celui du désespoir.»
Le jour suivant, le Moniteur parisien consacrait un nouvel article aux amants batignollais, en annonçant que tous deux s'étaient asphyxiés par inspiration poétique et pour échapper aux désenchantements de la vie. Le surlendemain. Le Constitutionnel publiait des détails intimes sur leurs derniers instants, et le lendemain du surlendemain La Presse annonçait la publication de leur correspondance inédite, recueillie par un ami!
De plus, tous les poëtes de province accordèrent leur lyre (car la lyre et la guitare sont encore connues dans les départements); et il en résulta douze cents strophes, en vers de toutes mesures, sur la mort de Marthe et de Maurice. Mais les plus citées furent celles d'un employé des droits réunis de Bar-sur-Aube, qui venait de se placer aux premiers rangs des poëtes dramatiques par une tragédie grecque jouée avec un immense succès au théâtre de Bobino. On répéta surtout le refrain:
Ange aux yeux noirs, ange aux yeux bleus,
Vous êtes partis pour les cieux!
Heureux vers, dont le premier, selon la remarque d'un célèbre critique, appartenait évidemment à l'école colorée de Shakespeare, et le second à la sombre école de Racine.
La gravure exploita également le couple amoureux. Le journal L'Illustration publia la vue de leur fenêtre de mansarde, avec une gouttière sur le premier plan, dessin de circonstance, qui ajoutait un charme touchant au récit de cette double mort.
Enfin, pour que rien ne manquât à leur célébrité, M. Gannal écrivit au Journal des Débats une lettre par laquelle il offrait de les embaumer gratuitement, en donnant l'adresse de sa fabrique de conserves humaines.
Mais un seul mot fit évanouir toute cette gloire!