L'oncle de Marthe, averti par la rumeur publique, s'indigna des mensonges publiés par les journaux, et leur adressa une réclamation à laquelle il joignit comme pièces à l'appui:
1o Le certificat du médecin du quartier, constatant que Marthe et Maurice étaient morts naturellement, de mort subite;
2o L'extrait des registres de l'état civil, prouvant que tous deux étaient mariés à la mairie du quatrième arrondissement.
Ainsi, on avait cru s'intéresser à des amants suicidés, et l'on n'avait que des gens morts malgré eux et mariés! Cette nouvelle fut comme un coup d'air qui enrhuma subitement tous les organes de la publicité. Le Constitutionnel revint à son histoire des jésuites, entrecoupée de quelques anecdotes sur le serpent de mer; La Presse découvrit que la correspondance annoncée était apocryphe, et en suspendit l'insertion; enfin La Gazette des Tribunaux annonça l'arrestation d'une empoisonneuse de bonne maison qui venait de se défaire de toute sa famille, par suite de la déplorable organisation sociale qui ne nous permet d'hériter que de ceux qui sont morts!
Cette dernière affaire absorba toute l'attention publique, et les noms de Marthe et de Maurice retombèrent dans l'oubli.
Cependant tous deux avaient été réunis dans un même cercueil et portés au cimetière. L'humble corbillard traversa Paris suivi d'un vieillard, d'une jeune femme et de ses enfants: c'était toute la famille des morts! Le soleil brillait, les bouquetières offraient aux passants les premières violettes, les arbres commençaient à montrer leurs feuilles soyeuses, et les oiseaux gazouillaient le long des toits en cherchant la place de leurs nids! Tout était mouvement, parfum, lumière, et, au milieu de cette renaissance générale, le cercueil isolé passait sans être aperçu: car qui peut demander à la vie de voir et de comprendre la mort?
En revenant, le vieillard, la jeune femme et les deux enfants montèrent à la mansarde qu'avaient habitée ceux qu'ils venaient de déposer dans la terre. Sur le seuil se tenait l'employé des pompes funèbres, le mouchoir d'une main et son mémoire de l'autre. Le mouchoir ne couvrait qu'un œil, mais le mémoire eût pu envelopper toute la personne: car, s'il coûte cher de vivre à Paris, il est encore plus dispendieux de s'y faire enterrer. Pour payer la tombe des deux morts, il fallut vendre tout ce qu'ils avaient possédé vivants. Les livres de Maurice soldèrent le cercueil; la bague et la croix d'or de Marthe, le suaire; le reste, ce trou de terre où ils reposaient. Quand tout fut enfin payé, le croque-mort mit son mouchoir dans sa poche, et demanda son pourboire…
Cependant les jours s'écoulèrent, puis les années, puis les siècles, et tout souvenir de Marthe et de Maurice s'était effacé. On ne se rappelait même plus les deux vers de l'employé des droits réunis de Bar-sur-Aube; mais le génie au paletot n'avait point oublié sa promesse. La mort des deux amants n'était qu'un sommeil, et, du fond de leur tombe, ils suivaient les transformations successives des sociétés, comme les images d'un rêve confus.
Il leur sembla d'abord qu'ils voyaient les monarchies changées en gouvernements constitutionnels, et les gouvernements constitutionnels en républiques. Puis les races puissantes vieillissaient et faisaient place à des races plus jeunes. La civilisation, transmise comme ce flambeau allumé des saturnales, passait de mains en mains, laissant peu à peu dans l'ombre le point de son départ. De nouveaux intérêts appelaient l'activité humaine sous d'autres cieux. L'Europe négligée retombait lentement dans l'inertie et la solitude, tandis que l'Amérique, puis une contrée plus nouvelle, absorbaient en elles tous les éléments de vie. Le vieux monde n'était déjà plus qu'une terre sauvage, dont les sociétés modernes exploitaient les ruines. Richesses enfouies, monuments abattus, tombes oubliées, tout devenait la propriété de ces générations marchandes. Il sembla même à Marthe et à Maurice que le cercueil qui les renfermait était arraché au sol funèbre avec des milliers d'autres, qu'on les embarquait ensemble, et que tous étaient transportés dans une région inconnue, centre de la civilisation nouvelle.
Mais ici l'espèce d'intuition mystérieuse qui leur avait tout révélé jusqu'alors s'obscurcit. Il y eut dans leur songe une interruption subite: puis une voix claire fit tout à coup entendre à leurs oreilles ce cri: