—Hélas! répliqua Maurice en souriant, il vous a fait connaître la France en l'an trois mille comme nous connaissions l'ancienne Grèce en 1845. Son œuvre ressemble à ces monstres dont chaque membre a été emprunté à un animal réel, mais dont l'ensemble ne peut être qu'un rêve; tout est vrai, sauf le monstre.
—Et vous pourriez signaler les principales fautes?
—Si j'avais l'analyse du Mémoire…
—Vous l'aurez, interrompit vivement l'académicien, qui baissa la voix, nous le trouverons au bureau du journal. Venez vite. Quelque pénible qu'il soit de relever les erreurs d'un collègue, on doit tout sacrifier à l'intérêt de la vérité… Il faudra rédiger une réplique accablante, avec quelques allusions bien aiguisées. Je vous fournirai les pointes d'autant plus sûrement que le bibliophile est mon ami. Je connais les jointures et je sais où il faut frapper.»
Ils se dirigèrent vers la grande agence littéraire, qui occupait une rue entière et était exploitée par une société de capitalistes exerçant à Sans-Pair le monopole de la publicité.
Ils avaient réuni pour cela les journaux des différentes opinions en un seul journal appelé Le Grand Pan, qui les soutenait alternativement toutes. Le Grand Pan ne paraissait ni à certain jour, ni à certaine heure; imprimé sur un papier sans fin, il paraissait toujours!
Un bataillon de journalistes attachés à l'établissement envoyait successivement des piquets de publicistes pour entretenir la rédaction.
Au sortir de l'imprimerie, l'immense feuille se distribuait elle-même à domicile, en courant sur un appareil général de rouleaux. On la voyait traverser les rues, monter aux troisièmes étages, redescendre aux rez-de-chaussée, traverser les cafés, les bazars, les cabinets de lecture, poursuivie par les non-abonnés, qui tâchaient de dérober quelques mots au passage; parcourue en l'air par les gens pressés; étudiée à loisir par les bourgeois retirés des affaires; mais toujours immuable dans son mouvement, et faisant disparaître, par le toit ou par la muraille, l'article non achevé que vous aviez lu avec trop de lenteur.
M. Atout et Maurice trouvèrent dans la première salle une foule de gens de différents âges et de différentes conditions, qui attendaient l'audience du directeur du Grand Pan. L'académicien en accosta plusieurs qu'il connaissait, et les entretint un instant. Tous affectaient le même dédain pour la puissance à laquelle ils venaient rendre hommage; tous se plaignaient de son iniquité et de sa corruption; tous se déclaraient également indifférents à son amitié ou à sa haine.
M. Atout, voyant qu'il faudrait attendre quelque temps, proposa à son compagnon de lui faire visiter rapidement ce qu'on appelait les bureaux du journal.