Après avoir traversé plusieurs pièces où des milliers d'employés surveillaient les détails inférieurs, ils arrivèrent à la salle de rédaction, partagée en deux cents cellules grillées, pour les deux cents journalistes de service. Chacun d'eux avait ses fonctions distinctes, indiquées par l'inscription de la cellule. Il y avait un rédacteur pour les empoisonnements de femmes par leurs maris, deux pour les empoisonnements de maris par leurs femmes, trois pour les empoisonnements réciproques, connus sous le nom d'empoisonnements assortis, et ainsi du reste. Venaient ensuite les puffistes, compagnie d'élite dont on ménageait les forces. L'un avait la spécialité des incendies de villes inconnues, des tremblements de terre de pays à découvrir, des naufrages de grands personnages ayant pour nom une initiale; un second se chargeait des histoires d'ours dévorant les vétérans, de serpents marins et de crocodiles apprivoisés: un troisième se réservait le règne végétal, embelli des merveilles de la moutarde blanche et du chou colossal.
Chaque article achevé était jeté dans un tube qui le conduisait jusqu'à la machine, où il était imprimé sans l'intermédiaire des compositeurs, ce qui, entre autres avantages, avait celui de laisser les fautes d'orthographe au compte du journaliste.
La seconde salle était celle des rédacteurs de réclames, perpétuellement employés à trouver de nouvelles formules à la fiction; la troisième, celle des correspondances entretenues au moyen de télégraphes électriques; enfin, les dernières salles étaient consacrées à la fabrication des feuilletons.
Cette fabrication était exploitée depuis quelques années par le fameux César Robinet, qui avait traité à forfait pour tous les romans à publier dans Le Grand Pan et dans les autres journaux de la République. Plusieurs machines de son invention confectionnaient des feuilletons de tout genre, à raison de cent lignes à l'heure.
Il y avait d'abord la machine historique, dans laquelle on jetait des chroniques, des biographies, des mémoires, et d'où sortaient des romans dans le genre de ceux de Walter Scott;
La machine à variétés, que l'on bourrait d'anas, de légendes, d'almanachs anecdotiques, et qui produisait des voyages comme celui de Sterne;
La machine des fantaisies, qui recevait les anciens poëtes, les vieux romans, les drames oubliés, et dont on obtenait des nouvelles comparables à celles de Bernardin de Saint-Pierre et de l'abbé Prévost;
Enfin la machine des résidus, où l'on jetait à brassée les rognures que l'on n'avait pu utiliser ailleurs, et qui produisait du Perrault et du Berquin de seconde qualité.
César Robinet ne lisait point ses livres, mais il les signait tous, ce qui le condamnait à quatorze heures de travail forcé par jour. A l'arrivée de Blaguefort, il paraphait le cent trente-troisième volume des aventures du colonel Crakman, récit charmant dans lequel il avait réussi à faire entrer tous les mémoires imprimés sur le grand Frédéric et sur sa cour.
Soixante secrétaires faisaient autour de lui le triage des livres des autres qui devaient devenir des livres de lui.